Gentleman saltimbanque
Notre premier contact, à Las Vegas, s’était fait dans des conditions difficiles. Dragone et son équipe en étaient aux dernières heures de travail avant la première du spectacle Le rêve, une étape essentielle sur la route de Dragone, et ce, à plusieurs titres.
Après des années de collaboration riche et étroite avec le Cirque du Soleil, Le rêve est le premier grand spectacle signé Dragone depuis qu’il a choisi de mettre sur pied sa propre société de création. Bien sûr, en 2003, il avait fait la superbe mise en scène de Céline Dion au Caesars Palace, mais jamais avant Le rêve n’avait-il pris de front la formidable machine du Cirque avec une création qui est en compétition directe avec leurs spectacle - et on pourrait même dire les siens, puisqu’il est l’architecte de Mystère et de Ô, d’énormes succès à Vegas.
Inutile de préciser que le stress était à son comble, les équipes, épuisées, et Dragone, sous pression. Pourtant, dans cette atmosphère folle, là où d’autres auraient pu juger notre présence inutile, voire même gênante, notre homme s’est toujours comporté de manière exemplaire, en véritable gentleman. C’est donc en mai 2005 que j’ai pris la mesure du personnage, compris aussi l’humanité qui porte sa démarche : une forme d’écologie dans les rapports avec son équipe qui en dit long sur ses valeurs, ses visées.
Retour aux sources
Cinq mois plus tard, à La Louvière, le rendez-vous était pris. Au pays de Magritte et des cieux gris, Dragone nous attendait chez lui. Un chez lui qu’il porte comme un badge d’honneur, et qu’il place au centre de sa démarche de créateur. Après avoir récolté les plus grands honneurs et beaucoup d’argent avec la machine du Cirque du Soleil, Dragone a fait le pari audacieux de retourner à ses origines, à son enfance, et de fonder son entreprise. Une entreprise qui ressemble à un rêve qui se veut contagieux pour un coin de pays qui se meurt du chômage. Dragone ne dissocie pas aujourd’hui son travail de ses responsabilités citoyennes. C’est d’ailleurs une des premières choses qu’il me disait au lendemain de la présentation du Rêve : « J’espère que ça va marcher ici pour faire vivre notre petite affaire en Belgique ». Le succès est donc indissociable de son impact social, la création se doit d’être plantée dans un terreau de valeurs.
Autre indice tellement révélateur de cette attitude, la réaction de Franco quand je lui ai donné le cachet que nous offrons à tous nos invités. Il avait évidemment oublié qu’il recevrait une petite somme pour les journées de tournage passées en notre compagnie. Le chèque en main, Franco a immédiatement appelé les responsables de sa fondation, qui encourage le travail de jeunes créateurs. « Bonne nouvelle ! Nous avons reçu des sous pour nos bonnes œuvres », lance un Dragone tout content. Le cachet est donc immédiatement investi dans un projet structurant ; son rendement estimé meilleur quand il retourne à la communauté. Le personnage, on doit le dire, sait faire preuve d’élégance. L’affaire fait sourire l’équipe et ajoute une espèce de complicité sur le plateau.
Cet esprit, cette générosité, se sentent d’ailleurs partout en ville. D’ailleurs, lorsque nous cherchons un point de vue pour filmer l’aciérie dans les dernières minutes de notre passage, un des vice-présidents de Dragone n’hésite à ramper sous une clôture, avec notre caméraman et notre conseiller à la réalisation, Martin Delisle, pour obtenir l’image qu’il nous faut. C’est ce qui s’appelle accepter de « se plier » aux requêtes de l’équipe de tournage !
Mais encore, dès que nous mentionnons être en ville pour faire une émission sur Dragone, les gens bombent le torse et disent leur fierté du retour de « leur » enfant prodige. L’idée de redonner du rêve et de la fierté à cette collectivité éprouvée par la morosité donne des résultats. Le chômage est toujours une plaie pour les travailleurs de La Louvière, mais l’espoir est maintenant permis... Dragone ne semble pas étranger à ce changement d’attitude.
Notre premier lieu de tournage, un restaurant entièrement consacré aux spectacles du metteur en scène, est comme un symbole de cet orgueil retrouvé. Manifestement, Franco était content de nous donner un exemple très palpable de son ambition de « décrocher la lune » pour les gens de chez lui.
Impossible de comprendre son itinéraire et ses choix sans bien saisir le rapport qu’il entretient avec ses origines. Le jeune homme, qui fit le choix du théâtre engagé dans une Louvière fière de ses origines ouvrières, s’est-il éloigné d’un certain idéal d’engagement avec ses succès planétaires au Cirque du Soleil ? Difficile d’y répondre... Il est cependant clair qu’il est aujourd’hui en quête d’une meilleure adéquation entre son action et son travail de créateur. Du point de vue de CONTACT, il était vital d’être là, dans son arrière-cour, pour dresser le portrait d’un homme qui fait un premier grand bilan. Il va d’ailleurs jouer le jeu avec une rare candeur. Plus d’une fois, au terme d’un bloc d’entretiens, il me dira sa surprise devant les chemins que nous avons empruntés. Jamais il n’a fermé les volets, tenté d’éviter une certaine introspection. Bien au contraire, il est même allé, je pense, jusqu’à accepter de se poser des questions avec nous, devant nous.
Vers la fin de notre tournage, dans le grand salon de sa belle maison, je garde le souvenir ému de ces moments où il questionne sa capacité à se réinventer, à trouver de nouvelles sources d’inspiration. Le capital de créativité, même chez les plus grands, est-il limité ? Question effrayante, angoissante. J’ai vu dans ses yeux la peur de celui qui accepte d’envisager le problème, d’entrouvrir la porte au doute. Rare privilège que d’être en face de celui qui prend le risque de se montrer vulnérable... Nous avions, au terme de nos deux jours de tournage, l’agréable impression d’avoir été en compagnie d’un ami.
Notre déjeuner, bien arrosé, pris très tard en après-midi au sympathique Italia Grill avait d’ailleurs les allures du banquet de clôture dans Astérix. Notre équipe, détendue, satisfaite du travail, discutait aux côtés de Franco et de quelques-uns de ses chouettes collaborateurs. Une fête d’amitié sous un ciel bleu... affaire bien trop rare dans un mois de novembre belge pour ne pas le souligner.
Stéphan Bureau, novembre 2005