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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !

Le conteur infatigable

Nos aventures nous font souvent vivre de violents contrastes ; de ton, d’ambiance, et d’humeur. Nous avions passé les deux jours précédents en compagnie de Simone Veil ; enveloppés dans la tristesse de certains de ses propos, secoués par le tranchant de cette personnalité forte.

Au matin du 14 décembre, notre route nous mène chez Marek Halter, conteur redoutable, et dont la vie possède l’étoffe des plus grands romans. Un parcours épique qui fait d’ailleurs dire à certains que notre homme n’est pas qu’un redoutable conteur mais aussi un affabulateur.

Un procès souvent intenté contre les romanciers qui ont fait de leur vie un objet aussi travaillé que leurs romans. La récente biographie d’Olivier Orban consacrée à André Malraux - et je ne fais aucun parallèle entre les deux auteurs - me revient à l’esprit. Excellent travail de limier qui semble par ailleurs vouloir punir son sujet pour la complaisance avec laquelle ses aventures - fondées ou inventées - ont été rapportées par plusieurs journalistes et biographes. Faut-il reprocher à un romancier de jouer avec les faits, même quand il s’agit de sa vie ? Je suis certainement ambivalent, incapable de trancher, et de toute façon pas en mesure de faire la lumière dans le cadre de l’exercice que nous faisons. Je ne peux pas me poser en juge, le jeu me semble vain. L’idéal quand on doute de quelqu’un est encore de ne pas lui consacrer une émission. CONTACT est une affaire de sensibilités partagées, j’oserais dire d’amour pour l’œuvre de quelqu’un, et s’accorde donc mal avec un exercice d’inquisition. Une démarche qui n’exclut cependant pas un regard critique, des questions plus difficiles. Si Halter soulève parfois la controverse, je ne veux pas m’enfermer dans un rapport d’opposition.

L’homme est ample, costaud, avec le visage encadré par la barbe d’un patriarche qui pourrait sortir de son roman La mémoire d’Abraham. Une voix chaude, accueillante, avec cette pointe d’accent qui laisse entendre le voyage qui a précédé son arrivée en France au début des années cinquante. Il nous reçoit dans son « atelier », un vestige de cette époque où Marek Halter travaillait avec des pinceaux plutôt qu’avec la plume. Nous sommes en plein cœur du Marais, à deux pas de la belle place des Vosges, dans la tanière de notre invité. L’édifice, sur une petite rue tranquille, est un peu son quartier général. Secrétariat et appartement aux étages supérieurs, l’atelier-bureau à quelques marches de distance.

On sent immédiatement le professionnel de la communication bien rompu aux besoins de la télévision dès notre arrivée. Il connaît les angles les plus photogéniques de son espace, fait quelques suggestions. Surtout, il fait comprendre à toute l’équipe que son agenda est parfaitement dégagé. Le temps ne sera pas un problème. Son expérience de réalisateur est probablement un facteur utile pour nous.

Drôle de coïncidences, je relis mes notes pendant que l’équipe s’installe, et constate à quel point Veil et Halter engendrent des thèmes voisins sans que l’on puisse vraiment les associer. Je parlais de contrastes entre nos deux expériences de tournage, et je pense que celui-ci est d’autant plus fort qu’a priori ces deux personnalités devraient avoir beaucoup en commun. Dans les deux cas, la guerre est l’expérience fondatrice, la haine des Juifs cause de grandes misères.

Simone Veil garde une distance, partage avec pudeur - et beaucoup de réserve - ses expériences ; Halter fait de sa jeunesse un thème récurrent de ses romans. La ligne de démarcation se trouve probablement dans l’expérience des camps nazis, ce que ne fait pas Halter.

Le premier bloc d’entretien se déroule dans le plaisir euphorique d’une conversation riche des thèmes, nombreux, qui jalonnent son œuvre. L’homme est à la hauteur de sa réputation de conteur, cette vocation qui lui aurait sauvé la vie alors qu’il était un jeune voleur. Je tente, à quelques occasions, de le questionner sur sa biographie « complexe », reconstruite pour certains enquêteurs. Avec un talent rare, et une certaine onctuosité pesante, Halter me noie dans les dates et les détails rocambolesques de ses aventures. Je comprends très vite, comme je le pensais depuis le début, que c’est un cul-de-sac. Autant se concentrer sur le plaisir de l’échange avec mon interlocuteur qui met la table pour un festin. La mémoire, le pouvoir du verbe, la lutte contre la guerre, les femmes oubliées de la Bible et son histoire à lui sont autant de pistes fertiles. Nous faisons deux pleines heures d’entretien, un record pour CONTACT, et un vrai casse-tête en perspective pour Lynn Phaneuf, notre réalisatrice. Le casse-croûte au bistro du coin se fait dans la bonne humeur. Nous sommes souriants, confiants de travailler sur une bonne émission. Le moment de tension qui précède chaque nouveau tournage s’est vite dissipé. Nous décidons à table de rester chez lui toute la journée, de ne pas rompre le climat qui s’est établi. Nous pensions faire un tournage extérieur aux Champs de Mars, devant le Mur de la Paix, une sculpture réalisée par sa femme Clara. Avec la densité de la circulation à Paris quelques jours avant Noël, l’idée de ne pas bouger est encore meilleure. On imagine mal l’incroyable difficulté de tourner et de se déplacer dans Paris, surtout avec une équipe de sept personnes ! De toutes les villes au monde, je pense que c’est Paris qui offre le plus haut coefficient de complexités logistiques. La planification de nos journées de tournage est une affaire quasi militaire. Heureusement, Roger notre chauffeur, rend les affaires presque agréables. Décision est prise de reporter ce segment d’interview au lendemain.

Nous retournons donc sous une pluie fine à l’atelier de notre homme pour compléter le tournage. Le matériel du matin est suffisamment abondant pour déjà commencer à travailler la dentelle qui fait toute la différence au montage des émissions. Nous avons le temps de tourner de beaux extraits de roman que nous fait Halter dans la cage d’escalier un peu décatie de son immeuble. L’image et le rythme de sa voix donnent quelque chose de concluant. Surtout, et c’est ce que j’espère toujours, l’envie de s’engouffrer dans les livres de nos invités.

Nous prenons le temps aussi de nous installer à sa table de travail pour bien ausculter ses méthodes et habitudes. Un détour qui relève des idiosyncrasies propres à l’émission et qui donnent souvent de vrais petits bijoux. Dans le cas présent, l’objet est un programme en soi ; la table de travail donne l’impression d’un capharnaüm. Des piles de livres, de revues, de documents s’entassent. Difficile d’imaginer de la place pour écrire. C’est pourtant là que le prochain livre est en train de prendre forme, et ce désordre permet parfaitement de comprendre la méthode de travail de l’auteur. Marek Halter veut tout avoir à portée de la main. Il baigne dans les archives, références et autres sources qui lui inspirent, autant qu’elles l’encadrent, son nouveau volet de la Bible au féminin. Un instantané de l’auteur à l’ouvrage, voilà ce qui nous est offert.

Le lendemain : départ tôt de l’hôtel pour traverser Paris avant que les grandes artères ne soient trop congestionnées. Il faut traverser la ville pour aller rejoindre Marek Halter chez SOS Racisme, l’organisme qu’il a contribué à fonder. La journée sera difficile, ponctuée de plusieurs déplacements. Nous sommes à fignoler l’émission avec des séquences extérieures, toujours les plus difficiles du point de vue de la réalisation. On pourrait facilement parler de télévision de brousse ! Généralement sans repérage, avec un minimum de temps, l’équipe doit s’installer, créer un climat. Ce que j’appelle voler des « locations ». Nous le faisons souvent avec brio. Les séquences avec Jacques Attali devant le palais de Versailles rentrent dans cette catégorie. Jusqu’aux jardiniers qui ont fait silence pendant l’entretien. Nous aurions voulu organiser les choses à l’avance qu’on se serait buté à une fin de non-recevoir.

Ce matin-là, les lieux n’offraient rien de particulièrement magique, sinon l’accueil très chaleureux des gens de SOS Racisme. Édifice pelé sur un grand boulevard à la frontière d’un quartier « chaud », intérieur très modeste. Une grande salle commune semble servir de plateau, mais tous les bureaux - bientôt occupés - donnent sur cet espace. Une fois encore, il faudra compter sur la souplesse de Sylvain Vary, notre perchiste, naturellement inquiet des bruits ambiants. De la télévision de brousse, disais-je ! Nous ne pensions pas encore aux séquences de l’après-midi au Café de Flore, l’équivalent, à toute heure, d’une gare. Pour l’instant, avec Halter bien installé en face de moi, nous profitons des lieux pour aborder les grands combats qui ont fait sa réputation autant que ses livres. La création, dans son cas, semble se nourrir de son action, de ses batailles souvent très médiatisées. Lutte au racisme, opposition à la guerre ; l’homme, dirait-on en d’autres temps, est de tous les combats. Les chapitres de ses pérégrinations mettent en scène les plus grands, les plus puissants. Président, Pape et autres acteurs de notre actualité se croisent dans le récit touffu du héros Halter. Des noms qui roulent comme des perles dans son discours.

Avant de poursuivre plus loin, nous nous rendons enfin au Mur de la Paix, éliminé de notre feuille de route la veille, en raison de la circulation. Sans nous presser, Halter et moi déambulons le long de l’imposant monument de verre que sa femme, Clara, a réalisé dans le cadre des festivités de l’an 2000. Le mot « paix » y est gravé à répétition dans toutes les langues. Des ordinateurs sont logés dans les parois, permettant aux touristes d’envoyer et de recevoir des messages pour la paix.

Quelques heures plus tard, assis à une table du Café de Flore, le prolifique conteur me parlera de sa fascination, alors qu’il était tout jeune, devant le spectacle de l’intelligentsia qui se rassemblait dans ces grands cafés de la Rive gauche. Le jeune homme faisait son lèche-vitrine, imaginait déjà un jour prendre sa place ici pour être regardé à son tour ! Aveux candides qui ne se produisent toujours qu’après des heures de complicité, souvent au jour deux de nos conversations.

Marek Halter, régnant sur les lieux comme un seigneur sur ses terres, me donne l’impression d’avoir gagné son pari d’enfant. Il a sa place au Flore.

Stéphan Bureau, décembre 2005