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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !

Less is more

D’entrée de jeu, je dois confesser mes réserves. Admirateur de l’œuvre dense et exigeante de Mavis Gallant, j’étais cependant méfiant à l’endroit du personnage que l’on m’avait présenté comme difficile, sinon même un peu cassant.

Madame Gallant ne supporte pas longtemps la bêtise et entretient une relation amour-haine avec ceux qui commentent son œuvre. Ancienne journaliste, elle connaît les ficelles et, surtout, les raccourcis de la profession. Dans un monde idéal, j’ai bien l’impression qu’elle préférerait laisser ses textes parler seuls, sans avoir à faire le service après-vente. Ses choix courageux et sans compromis pour faire son sillon ont éliminé chez elle toute forme de complaisance. Elle est tout à son écriture ; sa vie me donne l’impression d’avoir été subordonnée à ce projet, à son perfectionnement.

Drôle à dire, mais j’étais intimidé à distance. Nous avions, Marie-Andrée Lamontagne et moi, longuement discuté de la façon d’aborder l’interview, probablement plus que je ne le fais d’habitude. Son dossier de recherche en main, et après des jours de préparation, je demeurais conscient de ma fébrilité.

Le contexte joue certainement aussi. Le tournage arrivait à la fin d’une très grosse semaine. Nous avions bouclé deux émissions, avec Simone Veil et Marek Halter, en quatre jours. Le décalage horaire avait fait son œuvre, les heures de sommeil étaient rares... et nous étions au bout d’un sprint de production qui s’était amorcé deux mois et demi plus tôt à Québec avec Robert Lepage.

Fin de cycle

Mavis Gallant marque donc la fin d’une étape importante dans notre cycle de production et ce n’est certainement pas accessoire dans les circonstances. Nous sommes contents de notre récolte de la semaine, mais les choses ne se sont pas faites dans la joie à toutes les étapes. Après une série de tournages portés par une certaine grâce, les choses sont nettement plus difficiles cette fois-ci. Le temps est maussade, froid et Paris, congestionné par la frénésie des fêtes qui approchent.

Les rencontres avec Halter et Veil se soldent par de solides émissions qui me laissent cependant épuisé. Il me faut donc un supplément de concentration pour affronter celle qui, je le sais bien, ne supporte pas les faux-pas ou un quelconque laxisme dans la préparation. Question d’amortir le coup, je lui passe un premier coup de fil chez elle trois jours avant notre rencontre. Le courant passe. L’humour qu’elle manie avec une dextérité chirurgicale me plaît immédiatement et me donne une idée plus précise du client. Madame peut être désarmante de charme, mais aussi intransigeante. Je suis donc prévenu... et marginalement rassuré.

Il est difficile de bien décrire les heures qui précèdent le premier contact, le début du tournage. L’angoisse est toujours à peu près la même ; ne pas rater l’occasion, créer le climat propice à une conversation qui nous mène à l’étage supérieur. Une affaire apparemment simple et, pourtant, qui relève d’une alchimie que je n’arrive pas encore à bien paramétrer ! Comme faire fi de toutes les circonstances extérieures et entrer avec l’invité dans une bulle de confiance, d’intimité qui permet de sortir des sentiers de la banalité ?

Nous avons rendez-vous le vendredi 16 décembre dans le Ve arrondissement chez Josie Peron, une amie de longue date de Mavis Gallant qui nous donne accès à son appartement pour les besoins du tournage. Notre invité refuse catégoriquement de laisser entrer les journalistes chez elle depuis plusieurs années, il faut donc créer le décor ! L’accueil chaleureux de notre amphitryon met immédiatement l’équipe dans de bonnes dispositions. Madame Peron, ancienne libraire et galeriste de son état, ne ménage aucun effort pour son amie Mavis. Nous sommes tous sous le charme.

À la bonne heure

Notre invitée arrive à l’heure dite... politesse des rois. Nous amorçons la conversation rapidement, sans perdre de temps. Nos journées de tournage sont longues et nous sommes bien conscients de ce que nous demandons à nos invités. Madame n’est plus dans la fleur de l’âge et se déplace avec quelques difficultés, nous voulons être le plus efficace possible, surtout lui rendre la vie facile. Une sollicitude par moments trop appuyée aux goûts de Mavis Gallant, qui ne veut surtout pas un « traitement particulier ».

Son indépendance farouche, son autonomie structurent le personnage et lui font refuser toute forme d’attention trop ostentatoire. Vigilante, brillante et capable de sarcasme, même dans cette langue qu’elle dit ne pas maîtriser parfaitement, Mavis Gallant impose la direction, le ton de l’échange. Je prendrai très vite la mesure de mon interlocutrice. Difficile, sinon même impossible d’aller avec elle sur les territoires qu’elle ne veut pas fréquenter. Ce qu’elle a concédé de sa vie dans ses nouvelles est une zone de transaction acceptable, tous les écarts hors de ces sentiers battus sont vite réprimés.

Elle refuse de s’exposer, et surtout de donner l’impression d’avoir été la victime de quoi que ce soit dans sa vie. Aucun besoin « d’écouter » entre les lignes pour comprendre qu’il y a de nombreuses zones de douleur, de souffrance ; elle refuse pourtant de concéder le moindre centimètre. La nostalgie, la complaisance ou les regrets ne sont pas dans son registre. L’auteur ne veut être jugé que sur les pièces à conviction ; son œuvre, magistrale. Jusqu’au bout, je pense, elle demeurera intraitable ; ses expériences, sa vie, et son intention - si cette chose peut-être vraiment exprimée - s’effacent devant les mots qu’elle a patiemment et rigoureusement alignés depuis plus de cinquante ans.

Au lunch, dans un chouette bistro du quartier, l’équipe est gagnée à notre invitée. La dame, par son humour, et aussi ses dons de conteur, a conquis les cœurs. Je dois constater que si je n’arrive pas nécessairement à obtenir tout ce que je recherche dans mon entretien, le résultat semble ravir mes collègues. Est-ce alors mon orgueil, mes propres vanités qui me font mal « entendre » la qualité de ce que Mavis Gallant nous raconte ? Probablement. L’entrevue est un processus dynamique et éminemment subjectif où les contrariétés que je ressens ne sont pas garantes du meilleur jugement.

Je retournerai pour le deuxième round en après-midi avec le cœur plus léger. Inutile de préciser que la fatigue des derniers jours est aussi un facteur qui entre en ligne de compte. Trois invités en six jours, la formule est éreintante pour tous. Suis-je alors au sommet de la forme pour bien accoucher de cet entretien ? En vérité, je dois plaider coupable. Je pourrais être plus allumé, mieux sentir les pudeurs de mon invité et ne pas essayer de les bousculer.

Un bon filon

De retour chez madame Peron, nous attaquons immédiatement la question des techniques de travail. Un interrogatoire sur la pratique de l’écrivain que n’affectionne guère Mavis Gallant. « Je ne sais pas », répète-t-elle. Je m’accroche. Bonne affaire. La lumière se fait, l’ouverture se présente. Nous trouvons le filon qui révèle mon invitée et qui apportera, je le sens, cet oxygène essentiel à l’émission : sa recherche incessante du mot juste, et l’économie de mots, d’images jusque dans les détails : « Vous savez, vous êtes sur la pointe des pieds tout le temps, car on ne peut pas déguiser. Vous savez ce que Tchekhov a dit : "Si vous dites qu’il y a une arme sur le mur - il faut que cette arme soit utilisée avant la fin de la nouvelle". Vous ne pouvez pas avoir un détail... pour le détail, pour la décoration. »

-  Le peu de mots, dans votre cas, c’est très important ? L’économie de mots ?

-  Oui. Oui. Less is more.

Au terme de l’exercice, les petits-fours et le champagne servi par madame Peron pour fêter cette journée de travail font plaisir, même si nous sommes tous un peu gênés par tant de bonté. Nous avons envahi les lieux, et c’est elle qui nous remercie avec un verre de champagne ! Le monde à l’envers.

Souriante, et heureuse de l’exercice, Mavis Gallant rayonne... il me semble. Je comprends, en l’écoutant, qu’elle s’est beaucoup livrée, plus probablement qu’elle n’aime le faire en général. J’aurais dû le comprendre plus vite, cesser de lutter, l’écouter encore mieux.