À chacun son Pérou
Mon premier souvenir du Pérou me ramène à Tintin et à ses aventures exotiques au pays des Incas dans le magnifique Temple du Soleil, sans doute un sommet dans l’œuvre de Hergé. Difficile de ne pas avoir mythifié le pays andin après avoir lu et relu la b.d. dans ma jeunesse.
Le choc de la réalité, lors de notre récent déplacement à Lima, a imposé une vision plus brutale des choses. Pour une des rares fois de ma vie, après avoir tourné sous toutes les latitudes et dans les pires conditions, j’ai pensé que nous pourrions revenir bredouille, sans émission. Dépouillés, et c’est vraiment le cas de le dire, de la satisfaction de la mission accomplie. Un sentiment insupportable surtout quand on attend depuis des mois ce moment rare et très précieux ; une plage de deux jours dégagée dans l’agenda de Mario Vargas Llosa.
L’écrivain, un monument mondial de la littérature, est à l’heure des choix. Son temps est compté, mesuré, surtout quand il pense aux romans qu’il porte en lui et qu’il se doit de livrer avant qu’il soit trop tard. Les rendez-vous inutiles, les falbalas pour la galerie ne trouvent plus grâce aux yeux de l’homme de 70 ans qui est entièrement absorbé par l’essentiel. Il ne peut y avoir de circonstances atténuantes pour un homme lucide qui a mâté son ego et comprend que la vérité n’est jamais dans l’œil de l’autre. Les interviews, si elles ne participent pas de la logique du service « après vente » incontournable à la sortie d’un livre sont donc une affaire rare, un privilège.
À douze heures d’un premier tournage, il faut donc voir nos gueules démontées dans le hall de l’hôtel Boulevard. Difficile de cacher notre désarroi, on est littéralement hébété ! Plus tôt dans la journée, on s’est fait voler sous notre nez, à table, le sac à dos de Sylvain notre preneur de son... avec tous les microphones. Inutile de dire que pareil équipement ne se trouve pas à tous les coins de rue... à moins, évidemment, de bien connaître le receleur local qui aurait miraculeusement mis la main sur des micros en tout points semblables aux nôtres au cours des dernières heures !
On s’est fait berner comme des amateurs, victimes, on doit le concéder, des talents locaux de magiciens qui nous ont fait payer cher le prix de nos places à cette terrasse située à deux pas du palais présidentiel. Mais j’anticipe sur une journée qui pourtant semblait s’amorcer dans la joie, et avec enthousiasme pour toute la bande de CONTACT qui s’était retrouvée pour le petit déjeuner à Lima. Frédéric notre photographe de choc, parti de Bruxelles, Lynn et toute l’équipe technique partis la veille de Montréal et moi qui arrivais sur le vol de nuit de Toronto. Le temps était bon, les arbres en fleurs, le Pacifique à nos pieds ; les augures peuvent parfois être trompeurs.
Le premier signe que les choses ne tournent pas rond nous arrive alors que nous sautons dans notre camion vers 11 heures pour aller tourner des images dans le centre de la ville. Fred, l’air contrarié, arrive de sa chambre en nous annonçant que son ordinateur avait disparu. Dans la chambre d’hôtel ? En venant de l’aéroport ? Difficile à dire. Ce premier avertissement nous met certainement sur la touche, nous prenons la décision de garder avec nous le matériel essentiel de tournage. Sylvain va donc récupérer à sa chambre les précieux microphones pour les garder avec lui dans son sac à dos. Une erreur qui va nous coûter cher !
Vigilante - nous le pensions - notre troupe entreprend de tourner un maximum d’images au cœur de la ville, surtout près de la magnifique Place d’Armes et autour de cette place Saint Martin qui a beaucoup façonné le destin politique de Vargas Llosa après qu’il eut prononcé son premier discours politique le 21 août 1987. Le soleil est de plomb. Mon teint, rapidement, me donne des allures de homard ébouillanté... et sans doute de gringo en vacances au Pérou. Le moral des troupes, comme le disque flamboyant au-dessus de nos têtes, est au zénith. Pour une rare fois, nous avons le temps de tourner les images dont nous rêvons. Plus encore, l’ambassade canadienne nous donne espoir de décrocher une autorisation de tourner au collège militaire Leoncido Prado en fin d’après-midi. Ce collège qui marque une fracture dans la jeunesse de Vargas Llosa et s’impose comme décor tragique dans son premier roman La Ville et les Chiens m’apparaît comme une incontournable station sur la route de notre invité. Nous avions cependant beaucoup sous-estimé le degré de difficulté pour obtenir pareil sésame. Une erreur de jugement largement compensée par les soins attentifs des gens de l’ambassade et surtout par le nom de Mario Vargas Llosa qui au Pérou agit comme une formule magique !
C’est donc vers 13 heures trente, et avec la satisfaction d’un excellent début de tournage, que nous prenons place en terrasse. Le voyage et le travail ouvrent l’appétit. Les ceviche nous font palpiter les papilles. Et puis crac. Un homme passe derrière Sylvain et montre du doigt le dos de sa chemise, apparemment souillée par la fiente d’un oiseau qui en avait lourd sur l’estomac. Rire général, et même un cliché - depuis effacé pour ne pas ajouter l’insulte à l’injure - pour inscrire ce moment dans la mémoire de tous. Il n’en faut guère plus pour que le pickpocket - magicien réussisse à s’emparer du sac de Sylvain sous la table. À nos pieds, et sous nos yeux si je peux me permettre cette formule. Un grand numéro ! Il faudra attendre le retour de Sylvain, parti nettoyer sa chemise au wc, pour comprendre ce qui est arrivé. Les charlots font de la télé au Pérou ! C’est l’impression que nous avons en prenant la pleine dimension de ce qui vient de nous arriver. On est catatonique, tétanisé. L’impression d’être dans un ascenseur dont les câbles se sont rompus. Nous quittons la table sans demander notre reste, et allons faire le point dans le camion.
La cellule de guerre se met immédiatement au travail. L’équipe, je dois le dire, serre immédiatement les coudes et cherche les moyens de sauver l’émission. Un premier appel est fait chez un producteur local de télé pour essayer de trouver des micros. Sa réponse positive et trop rapide nous jouera des tours plus tard en soirée.
Pour l’heure, nous fonçons chez Vargas Llosa pour un premier contact avec l’homme et un rapide repérage des lieux de tournage. Quinze heures pile, nous sommes au rendez-vous. Les incidents du jour n’ont pas changé notre feuille de route. Une discipline et un entêtement dans l’adversité qui seront payants dans ce voyage.
Première surprise, le magnifique penthouse de Varga Llosa jouxte un énorme chantier de construction. Marteaux piqueurs, bulldozers, et pelles mécaniques orchestrent une symphonie meurtrière pour les besoins d’une équipe de tournage... même si elle ne dispose pas encore de microphones !
La fidèle équipe de notre romancier, et sa femme, toutes victimes du même environnement sonore, nous donnent la mesure des dégâts : les ouvriers sont au travail de 8 heures à 18 heures, samedi compris. Un programme.
L’homme sort de sa tanière quelques minutes après notre arrivée. Grand, droit comme un jeune homme, un visage que l’on dirait taillé dans la pierre, il nous accueille avec chaleur, bienveillance. Un homme du monde - une évidence pour qui habite dans quatre pays - qui établit tout de suite une zone de confort. Nous ne marcherons pas sur des œufs pendant les deux prochains jours. Un bonheur, et en général le signal d’une disponibilité qui transparaît à l’écran. Pour parer aux problèmes de son, je propose directement à Vargas Llosa de commencer notre tournage en ville, sur la place Saint-Martin le lendemain matin. Une audace, je le mesure, puisque je sais son équipe très réfractaire à le faire sortir en des lieux publics. Les questions de sécurité, nous commençons à le comprendre, sont une considération de tous les instants même pour des liméniens patentés.
On se laisse sur son accord. Le rendez-vous est fixé à 10 heures le lendemain matin.
Entre-temps, la confirmation de l’ambassade nous est donnée pour le tournage au collège militaire. Lynn, Fred et nos deux caméramans me laissent à l’hôtel pour tenter de trouver des solutions à nos problèmes de son, pendant qu’ils partiront à la chasse aux images. La division du travail, aurait dit Marx en d’autres temps ! Surtout, respecter le plus scrupuleusement notre plan de travail malgré notre angoisse.
En soirée, nous avons la satisfaction d’avoir des images inespérées de Leoncio Prado et de Lima mais toujours pas de micros. Notre sauveur se présente à l’hôtel avec une heure de retard et sans les précieux appareils promis. « Désolé » nous dit-il en tendant une pochette d’équipement qui semble avoir fait plusieurs guerres, « c’est tout ce que j’ai pu trouver ». Inutile d’entendre le diagnostic de Sylvain, son visage suffit à nous donner l’heure juste. Nous sommes toujours dans le pétrin.
Un appel - lancé comme une bouteille à la mer - fait un peu plus tôt à un autre contact nous redonne le sourire en fin de soirée. Sonia Llosa, la nièce de notre invité et productrice télé, croit pouvoir nous fournir une perche de qualité le lendemain matin. Combinée à celle que Sylvain avait gardée à l’hôtel, une solution s’ébauche. Nous irons au lit le cœur serré, le système nerveux épuisé. Mes dernières préparations d’interview auront aussi souffert de cette journée fertile.
À 8 heures le lendemain, frais et dispos - façon de parler - nous allons partir vers le centre de la ville quand je suis demandé au téléphone. Rosie, l’efficace adjointe de Vargas Llosa, m’informe que le tournage du matin est compromis. Des manifestations à la place Saint Martin seraient au programme. Pas question de laisser le romancier sortir dans la foule. Elle me demande du temps pour parler avec le directeur de la police de Lima pour obtenir plus d’information et peut-être aussi une escorte policière. Le tic-tac de l’horloge débute, le temps file inexorablement. Immobiles dans le hall de l’hôtel, on attend un feu vert.
J’étais à deux minutes d’annuler le tournage extérieur quand Rosie me confirme que Vargas Llosa sera à la place Saint Martin à l’heure dite, et que les policiers seront aussi nombreux pour assurer la sécurité. Nous partons en quatrième vitesse.
La place est baignée d’une lumière intense, des militaires portant des costumes de soldats de plomb se déploient, les voitures donnent le La ; bref on sent la ville et la vie quand Vargas Llosa, ponctuel, descend discrètement de son Cherokee devant l’hôtel Bolivar. Il nous trouve, et sans imposer de stress, nous fait comprendre qu’il faut faire vite. Il est calme mais sous le masque inca de son visage je sens une légère tension. Il n’aime pas trop attirer l’attention et sait, mieux que nous, ce que représente un bain de foule.
L’équipe a bien travaillé et l’attend à la seconde où il sort de notre camion après la courte séance de maquillage improvisée. Déjà en s’installant sur le tertre, on peut sentir l’attention de la foule qui est détournée.
Ce premier entretien, debout au cœur de cette place Saint-Martin, me confirme le bonheur que nous aurons au cours des deux jours de travail. Ses réponses sont amples, colorées et nous font entrer dans un univers géographique, politique et esthétique qui ajoutent une autre texture à CONTACT. Il est aussi un bon client pour la télé, en comprend la grammaire. Ces entretiens, debout, ont aussi toujours une qualité de spontanéité qui me plaît. Le philosophe Michel Serres, en d’autres temps, m’avait dit, « Évidemment, ça marche une conversation debout ! » Et ce n’était pas qu’un mot d’esprit.
Rapidement nous partons vers Barranco, le quartier en front de mer de Vargas Llosa, pour profiter de la pause déjeuner des ouvriers de la construction, et faire un petit bout d’entretien à la table de travail de l’écrivain sous le regard indulgent des hippopotames de sa collection. Une réussite, particulièrement ce segment où il raconte son admiration pour Gustave Flaubert et sa correspondance alors qu’il construit son chef-d’œuvre Madame Bovary. Le génie se travaille, se forge à force d’efforts explique Vargas Llosa. Une conscience qui semble avoir rassuré le jeune homme qu’il était. C’est au bout de sa plume et des pages noircies infatigablement que se tient la récompense. Il faut être besogneux, tenace, obstiné. Un discours d’artisan à mille lieues de ces âneries sur le génie qui porterait, comme par magie, le souffle des grands auteurs. Prétexte aussi pour les envieux qui préfèrent sans doute voir la grâce expliquer ce que finalement seul le travail acharné peut produire. Le génie, sauf rares exceptions, n’est pas un don du ciel mais le résultat d’un entêtement qui doit souvent frôlé une folie maniaque !
L’écrivain face à moi correspond à ce projet. Je le vois plonger dans son âme comme la baleine dans les profondeurs de l’océan à chaque pause qui s’offre à lui. Il disparaît dans l’insondable de son univers romanesque, absorbé malgré l’agitation ambiante, et ne remonte à la surface que pour prendre un peu d’oxygène. Toujours il travaille, gratte le papier même quand il n’en a pas sous la plume.
Le lendemain matin, nous nous retrouvons tous dans ce haut lieu de la vie intellectuelle liménienne, la tiendecita Blanca à l’heure du brunch. L’agitation de la foule du matin et l’activité en cuisine donnent des frissons à Sylvain qui sait devoir faire le son avec deux perches, beaucoup plus sensibles aux bruits ambiants que les micros sans fils que nous utilisons habituellement. Encore des considérations techniques ! On n’en sort jamais. Au moins, une escorte policière - encore - déployée à la demande de l’adjointe de notre invité nous donne un sentiment de sécurité alors que nous arrivons sur place.
À la guerre comme à la guerre. L’équipe du restaurant fait avec diplomatie baisser le niveau des décibels. Le café pour la machine est moulu en quantité avant l’interview, les clients se font recommander la terrasse extérieure, les plongeurs arrêteront leurs activités à l’heure demandée. Des couvertures empruntées à l’hôtel et tendues de façon « stratégique » permettront de réduire quelques bruits venus de la cuisine. Les charlots se débrouillent finalement pas si mal.
À son arrivée, et après les incontournables photos avec les admirateurs, Vargas Llosa peut, presque littéralement, se mettre à table et nous parler de son Pérou.
Une conclusion s’impose vite dans nos conversations, nul n’échappe à ses origines. Le Pérou, violent, brutal, macho qui façonne le jeune romancier et qu’il rejette avec énergie est profondément ancré en lui, et malgré lui. Il faut comprendre qu’il a tout fait pour s’en libérer, s’en détacher. Nous parlions la veille de la honte qu’il avait peut-être ressenti à une époque d’être péruvien. Le mot est sans doute trop fort, et de moi du reste, mais s’approche de ce que décrit Vargas Llosa de son sentiment. Pour l’heure, il partage avec nous des impressions plus légères, joyeuses, de sa jeunesse à Lima. L’amour, la sexualité, la littérature qui entre dans sa vie. L’Europe, Paris surtout, qui s’impose comme une oasis, une bouée de sauvetage qui n’est jamais loin dans le récit de cette jeunesse à Lima. Cet homme sensible, animé par un projet littéraire, est-il condamné à l’exil pour accomplir ce qui semble être son destin ? Probablement.
Son histoire, ce sentiment de ne pas appartenir au monde duquel on est issu, me fait penser à tous ces jeunes esprits libres qui ont voulu rompre avec le Québec de la noirceur des années quarante et cinquante ! Mavis Gallant, me vient à l’esprit pour sa façon de raconter Montréal à distance, distance de temps et géographique.
Vargas Llosa est très certainement plus près du Pérou quand il arrive en Europe et l’installe dans sa littérature.
Aujourd’hui, accoudé au bar de la Tiendecita Blanca, l’ancien candidat aux élections présidentielles semble avoir fait la paix avec le jeune homme écorché qui s’est expulsé du Pérou à la fin des années cinquante. Peut-être aussi qu’il y revient léger, convaincu que son pays est maintenant la littérature. Un homme qui déteste avec autant de passion le nationalisme sous toutes ces formes ne peut trouver l’asile que dans un espace sans frontière, le roman, espoir aussi de sa quête humaniste.
Nous sommes arrivés depuis un peu plus de 48 heures, le voyage que nous avons fait avec Vargas Llosa me donne la sensation d’être parti depuis une éternité. La somme des aventures, et la qualité de la rencontre densifient le temps.
Les voleurs sont partis avec nos micros, mais ils n’ont pas réussi à nous dérober l’essentiel ; notre bonheur, celui de partager deux exceptionnelles journées avec un homme hors norme, mieux encore de revenir riche d’une émission qui s’est bonifiée dans l’adversité.
Stéphan Bureau
Lima, février 2006