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Carnet de tournage

Au retour de ses tournages, Stéphan Bureau prend la plume et nous livre à chaud ses impressions, que nous sommes heureux de vous présenter ici. Sachez que vous pouvez également télécharger une version PDF de ce carnet, agrémentée de nombreuses photographies de plateau. Bonne lecture !

Giboulée sur la Vieille Capitale

Notre invitation, un peu comme une bouteille à la mer, avait été envoyée au début de l’automne 2006.

Notre petite équipe planchait à préparer la deuxième série de CONTACT et nous étions arrivés à la conclusion qu’il était important de faire plus de place à des créateurs québécois. Marie Laberge s’était imposée très rapidement, par la diversité de son œuvre et, bien sûr, en raison de son incontournable succès.

(JPG) Bonne professionnelle, l’auteur avait accusé réception de notre invitation mais demandait à voir notre travail avant de s’engager. De plus, un prochain roman en gestation commençait à donner quelques contractions à Marie Laberge qui se préparait à le mettre au monde dans une cachette connue d’elle seulement sur la côte Est américaine.

Les semaines passent, sans nouvelles. Puis, en décembre je crois, la sœur de Marie - qui est aussi son adjointe - nous passe un coup de fil pour nous donner le feu vert. Marie est in communicado quelque part au Massachusetts, mais elle accepte de me parler à la faveur d’une pause dans son travail d’écriture.

Le premier contact, au téléphone, est chaleureux, ample. Elle donne l’impression d’avoir tout son temps alors que le roman doit la travailler au corps. Une manière d’établir la relation, de dire : « pour vous », je prends le temps. Elle me parle de la mer qui s’étend devant sa table de travail, de la nécessité de sa présence pour écrire. Elle est absorbée dans le combat avec son roman, les personnages - je le comprendrai plus tard - mènent le bal, mais elle accepte de les faire taire pour discuter en détails de notre projet.

Je suis flatté et sens en même temps qu’elle paramètre le territoire, mesure mon intention, mon niveau de préparation. Une professionnelle. Quelqu’un qui sait qu’avec les médias, rien n’est gratuit, que la candeur doit être encadrée. Rapidement, je lui propose d’aller la rejoindre une journée à sa maison au bord de la mer. Je plaide avec tout ce que j’ai d’arguments, conscient qu’elle a toujours refusé d’être prise en « flagrant délit d’écriture », elle qui confesse ne s’abandonner qu’à cette occasion... et lorsqu’elle fait l’amour. Elle enregistre, prend en délibéré, me propose de réfléchir.

(JPG) Pendant quelques jours, je me mets à rêver d’une rencontre avec Marie Laberge au bord de sa plage, stoppée en plein cycle d’écriture. Une façon de transmettre l’authentique émotion qui est la sienne, pas le souvenir reconstruit.

Un mail laconique, quelques jours plus tard, ferme la porte à tout espoir. Notre présence aurait été comme un viol d’intimité. Une déception, mais je comprends parfaitement. CONTACT dépend souvent de ces moments de pure magie, mais ils ne peuvent d’aucune façon être engendrés contre la volonté de nos invités.

Le rendez-vous est donc fixé au 16 avril, à Québec. Gentiment, Marie Laberge nous ouvre la porte de sa maison de campagne en Estrie pour une partie du tournage mais je préfère commencer l’opération dans la ville de son enfance. Québec est fondateur du point de vue biographique, et occupe aussi une place importante dans ses livres. Un décor particulièrement important pour son chantier le plus imposant ; sa trilogie Le goût du bonheur. Pour incarner l’époque décrite dans son cycle romanesque, nous obtenons l’autorisation de tourner dans la superbe maison Henry-Stuart, à l’angle de la Grande Allée et de l’avenue Cartier. Un cottage-musée qui attire mon attention à chaque passage à Québec et qui intrigue aussi Marie Laberge. L’endroit est donc parfait, et l’espoir du printemps nous fait espérer une magnifique séquence !

En guise de printemps, c’est une grosse tempête de neige qui se prépare au moment d’aller au lit le dimanche soir, 15 avril. Au réveil, la ville est partiellement paralysée, la giboulée abondante. Le pire des temps pour travailler. Il est presque impossible de penser tourner à l’extérieur avec les rafales de vent. Marie Laberge, coiffée dès la première heure, arrive à la maison Henry-Stuart le sourire aux lèvres malgré le mauvais parti que la météo veut faire à sa belle tête.

Nos premiers échanges dans le salon de la maison me convainquent immédiatement que nous aurons une émission. Marie Laberge ne s’économise pas en interview, elle est venue préparer, prête à livrer. Le travail de construction de l’émission est d’ailleurs toujours plus simple quand je sais que nous tenons notre émission après le premier entretien. Tout le reste devient de la dentelle, un exercice en finesse qui permet de se concentrer sur les « chevilles » qui font avancer notre histoire.

Nos deux « chevilles » de l’après-midi sont d’ailleurs très importantes. Notre réalisateur avait proposé de tourner dans une petite chapelle pour aborder le thème de la mort avec Marie Laberge, un incontournable dans son œuvre, cependant difficile à mettre en scène. Le lieu est parfait, les petites sœurs de la Charité nous font un bel accueil et nous laisse la place à condition d’être sortis avant la messe de la fin d’après-midi. Même l’orgue est mis à contribution ! Marie Laberge parle de la mort avec la gravité de celle qui l’a fréquentée trop tôt. Cette virginité qu’on lui a dérobée trop vite laisse des traces qu’elle préfère aborder avec pudeur, de façon oblique. J’insiste, peut-être trop, et constaterai plus tard que je suis allé trop loin dans un territoire qu’elle préfère ne pas fréquenter devant une caméra. Un faux pas, bien involontaire, qui laissera un petit nuage entre nous. Elle a cependant la grâce de poursuivre la route avec nous sans s’accrocher à l’incident. Bousculés par le temps, toujours, nous devons rapidement démonter le plateau pour se rendre à l’Institut canadien, dernière étape de notre voyage dans les souvenirs de Marie Laberge à Québec.

(JPG) La neige et le vent ne rendent pas la vie facile à l’équipe, surtout après une longue journée. Il est 16 heures quand nous découvrons le théâtre où la jeune Marie fait ses premiers pas sur scène. J’espère toujours, en de pareilles occasions, garder l’effet de ce premier contact avec le passé pour le tournage. Marie accepte de jouer le jeu, et renoue donc avec de lointains souvenirs d’enfance devant nous. Une ponctuation qui va charpenter notre portrait et qui apporte une émotion qu’on ne peut créer en dehors de ces circonstances. Il ne reste plus qu’à prendre la route pour être à pied d’œuvre à son chalet le lendemain matin. Trois heures de route, à petite vitesse, dans la gadoue. Deux fois, j’ai pensé que Francis et moi allions nous retrouver dans le décor !

Au jour 2, les choses déboulent généralement très vite quand tout s’est bien passé la veille. Le corps de l’entretien est souvent gagné, il suffit alors d’aller chercher les pièces qui manquent. Une certaine intimité, des informations débusquées aux premières heures de la rencontre permettent aussi de se présenter devant son invité dans d’autres dispositions. Je sais, par exemple, que la relation avec son père va prendre une dimension que je ne soupçonnais pas en amorçant le tournage. Mon plan d’interview est toujours modulé par la rencontre.

L’équipe est en place de bonne heure au chalet de Marie Laberge, le temps est plus clément. Enfin.

(JPG) Denise Gagnon, comédienne, mais surtout dans notre cas, première lectrice de Marie, se joint à nous pour lire un extrait de théâtre et raconter leur amitié. Une autre façon de découvrir les personnes dont nous faisons le portrait et qui s’est imposée lors de notre tournage à Paris avec l’écrivain Daniel Pennac. La présence de son ami Tonino Benacquista que Daniel avait invité à nous rejoindre au restaurant nous avait séduit. Fort de l’expérience, Francis Legault décide de reprendre la formule avec Marie Laberge. Une belle idée qui nous donne une autre lecture - c’est le cas de le dire - du personnage.

À la fin de l’exercice, je sais que tout le matériel est là, que notre « cliente » a été généreuse mais garde à l’esprit que notre romancière n’est pas du genre à concéder le contrôle des choses. Peut-être, me dis-je, qu’elle écrit elle-même le portrait que nous pensons faire...

Stéphan Bureau
Montréal, août 2007

Photographies de Dominic Morissette