Mille neuf cent soixante-huit : le monde entier bouge. C’est l’année des manifestations étudiantes en France, et en Allemagne. C’est le printemps de Prague. Les Jeux olympiques de Mexico et la répression contre les étudiants, le Black Power. Les Beatles sont à leur apogée. Le Québec n’échappe pas à la vague ; la société québécoise est en pleine ébullition. Mais pour Diane Dufresne, c’est une période difficile. Le retour au bercail n’est pas de tout repos et la route vers le succès est ardue. Elle s’est alors bâtie envers et contre tous.
Diane Dufresne a troqué les boîtes parisiennes pour des clubs et des bars du Québec. Son public d’alors était souvent composé de motards, et on ne lui accordait pas toujours beaucoup d’attention. Cela lui sera malgré tout fort utile, car elle emmagasinait de l’expérience de scène qui s’avérera fort précieuse plus tard.
« On ne fait toujours que des petits bouts de ce qu’on veut. Parce qu’au début de ma carrière, j’ai toujours voulu faire des trucs que personne ne voulait faire, des choses qu’on dédaignait. J’étais comme le poisson qui mangeait la merde au fond de l’eau, et qui a commencé à avoir des ailes à un moment donné. Et maintenant je suis presque une sirène ! » [1]
Une chanteuse de bar. Voilà exactement ce que recherchait Clémence Desrochers, qui montait alors une revue musicale mettant en vedette cinq femmes. Le rôle de fille de club est donc confié à Diane Dufresne, qui partage la scène avec Desrochers, Paule Bayard, Chantal Renaud et Louise Latraverse. La revue musicale Les girls de Clémence Desrochers remportera un très grand succès et marquera une étape dans le monde du spectacle québécois.
« Ah ! Une des plus belles expériences de ma vie. Clémence était venue me chercher pour travailler avec elle. Elle me disait toujours : je suis ta maman. À l’époque, je travaillais avec l’impresario de Claude Valade qui voulait d’ailleurs que je ressemble à Claude Valade. J’étais dans un univers comme ça. On m’a même dit : si tu t’en vas avec Clémence Desrochers (sur un ton méprisant), alors tu ne travailleras plus dans les clubs. J’ai dit OK à Clémence et je suis partie, parce que pour moi c’était un honneur. En même temps, j’étais très complexé parce que Chantal Renaud était une grande star, Louise Latraverse aussi, et moi, j’étais la fille de club, la rockeuse...[...] Mais au moins, ça m’a permis de commencer à travailler avec d’autre monde, de changer de place dans le showbiz, et de rencontrer François Cousineau. Il m’admirait beaucoup parce qu’il trouvait que je chantais comme Valérie Lagrange [Rires]. Ce n’était jamais à cause de moi. Ç’a duré des années, cette histoire de l’éternelle débutante. Je ressemblais toujours à quelqu’un d’autre. » [2]
François Cousineau est un bon musicien et un excellent compositeur, qui était déjà reconnu dans le monde du showbiz. Dufresne et lui formeront un couple pendant quelques années, mais leur partenariat musical aura une très longue résonance.
Tiré de l’anonymat par Les girls, Diane Dufresne enregistre quelques chansons au tournant des années 1970, dont la chanson pour le film L’initiation : Un jour, il viendra mon amour.
Mais sous la douceur de cette chanson se prépare l’éruption du volcan Dufresne. Car les scènes musicales américaine et britannique sont en pleine ébullition à la fin des années 1960 et au début de la décennie 1970. C’est la grande époque des Woodstock, Jimi Hendrix, Jim Morrison, The Doors, Led Zeppelin, The Who, The Rolling Stones. Et de Janis Joplin. Dufresne n’est pas insensible à de tels artistes. Son style évolue rapidement vers des chansons beaucoup plus rock, et sa voix prodigieuse sera mise à contribution.
Comme il a déjà été écrit, 1972 représente l’année de sa deuxième naissance. C’est l’année de la chanson J’ai rencontré l’homme de ma vie et de l’album Tiens-toé ben, j’arrive !
Avec des textes de Luc Plamondon calqués sur la musique de François Cousineau, Dufresne chante sa soif de se dépasser, de se défoncer et de tirer un trait sur son passé de chanteuse rangée. La chanson titre de cet album le dit très bien. Mais la chanson Rond-point est aussi très évocatrice :
J’sais pas où j’m’en vas
Mais y m’semble que j’m’en vas quec’ part
J’ai pas l’temps d’m’arrêter
Laissez-moi passer
J’ai ma vie à vivre
J’sais pas c’qui m’arrive
Mais y m’semble qu’y m’arrive quec’ chose
J’sais pas c’qui m’arrive
Mais y m’semble qu’y m’arrive quec’ chose
J’ai pas l’temps d’y penser
Laissez-moi passer
J’ai une chance à prendre
La chanson La chanteuse straight le laisse entendre tout aussi clairement :
Chanter ma vie comme je la vis
Chanter comme j’aime, chanter comme je crie
Ceux qui m’trouvent trop wild
Ceux qui m’trouve trop weird
Qu’y s’mettent d’la ouate dans les oreilles
J’pourrais m’trouver une bonne job steady
Faire comme tout l’monde, ni mieux ni pire
J’pourrais m’marier, avoir des bébés
Pis chanter pour les endormir
Rêver ma vie sans faire de bruit
Non, j’aime autant rester comme je suis
Chanter, c’est ma vie
Si personne me suit
Ben j’vas continuer d’chanter pareil
L’influence californienne s’est clairement fait sentir. Comme nous l’avons déjà souligné, Dufresne a découvert la voix hors du commun de Janis Joplin. Pour se démarquer, l’artiste a abandonné sa voix que l’on qualifiait de neutre, pour adopter ce registre qui fera sa renommée. Pour y arriver, elle est prête à tout :
« J’avais suivi des cours de chants à Paris, avec le chanteur de charme Jean Lumière. Je pense qu’il faut avoir des notions de base. Mais après, il faut tout désapprendre pour trouver sa personnalité. Quand j’ai décidé de devenir rockeuse, j’ai étudié avec mon chien, celui qu’il y a sur la pochette de Tiens-toé ben, j’arrive ! Je criais ben, ben haut, j’essayais de casser ma voix pour arrêter de chanter au neutre comme dans les chansons de films. Je criais, le chien beuglait. C’est avec lui que je suis devenue rockeuse. Parce que personne voulait entendre mon côté rock, c’était seulement un animal qui pouvait me supporter. Quant on a fait le disque ensuite, je me suis dit que ma carrière était foutue. C’était suicidaire, mais au fond, qu’est-ce que j’avais à perdre ? » [3]
Dufresne n’avait effectivement rien à perdre. Et elle a tout gagné. Le disque, orné d’une magnifique photo de la chanteuse, du compositeur François Cousineau, et du chien !, fut un très grand succès. Dufresne devint rapidement un phénomène. Il n’y avait plus moyen de l’ignorer. Le monde du showbiz québécois et francophone venait de changer pour toujours.
L’année suivante, Dufresne fait encore trembler les chaumières. Avec ses deux complices, elle lance l’album À part de d’ça, j’me sens ben. Cet album, coiffé d’une photo de Dufresne avec la poitrine peinte aux couleurs du drapeau québécois, était avant-gardiste. Outre cinq chansons de facture traditionnelle telle que Rock pour un gars d’bicyc’, l’album renferme aussi une série de chansons qui forment un concept appelé Opéra cirque. Quelques années après le légendaire opéra rock Tommy du groupe The Who, le trio Dufresne, Cousineau et Plamondon présente un concept qui s’y apparente, portant sur la fin du monde.
La fin du monde est pour aujourd’hui
On voit mêm’ pus la Place Ville-Marie
Viens-tu te mettre à l’abri
De cette drôl’ de pluie
Qui nous calcifie
Rentrez chez vous, conquistadors
La ruée vers l’or
C’est fini, fini
On va tous perdr’ le nord, le soleil est mort
Aujourd’hui, en plein midi
Y commence à faire ben noir
On va avoir du fun à soir !
La fin de monde est pour aujourd’hui
Profitons-en tant qu’on est en vie
Viens-tu mourir avec moi
J’te connais mêm’ pas
Mais j’te trouv’ sexy - mon pitou
Viens, j’ t’emm’n’ chez nous
Dufresne présentera d’ailleurs cet Opéra cirque en deuxième partie de son spectacle à la salle Wilfrid-Pelletier en 1974.
Pour Diane Dufresne, les succès s’accumulent autant à la scène que sur disques. Les albums Sur la même longueur d’ondes (1975), Mon premier show (1976), puis Maman, si tu m’voyais... tu s’rais fière de ta fille (1977) remportent beaucoup de succès. Elle est devenue une grande star. Sur ce dernier opus, Dufresne signe un premier texte conjointement avec Plamondon. C’est le très beau Hollywood freak :
Un jour, maman, j’reviendrai te chercher
En Rolls-Royce dorée
J’t’emm’n’rai où tu voulais toujours m’emm’ner
Au pays d’Walt Disney
Un beau matin j’arrêt’rai te montrer
Ton premier palmier
Ce jour-là tu pourras dire bye-bye
Bye-bye Hochelaga
Faut qu’y en aye une qui l’fasse
Faut qu’y en aye une qui l’fasse
Faut qu’y en aye une qui l’fasse
Pis j’donn’rai pas ma place !
Déjà, de par sa voix, sa personnalité et sa présence scénique, Diane Dufresne a révolutionné le monde de la chanson et du spectacle québécois, et même celui de la France. Elle a pris d’énormes risques et a brisé bien des moules. Ça n’a pas toujours bien fonctionné, comme lors de son spectacle Sans entr’acte présenté en 1977 à la salle Maisonneuve de la Place des Arts et dédié aux femmes.
« Mais ce show a été un enfer pour moi. Je m’y suis cassé la gueule comme jamais. Il n’y avait pas de monde. Je dormais dans une roulotte, dans le garage de la Place des Arts. Il fallait être vraiment folle. Je voulais savoir ce qui se passait, je l’ai su... » [4]
Malgré tout le chemin parcouru, malgré les barrières brisées, malgré les excès sur scène, Dufresne estime qu’elle ne va pas assez loin. Elle se sent alors à l’étroit dans le système du showbiz.
« Pourtant, je l’ai déjà vécu, le système ! J’ai été la petite chanteuse populaire qui voulait plaire à un compositeur qui s’appelait François Cousineau. Je devais faire des chansons commerciales comme L’homme de ma vie, et ensuite Pars pas sans me dire bye, bye. Je pensais que c’était ça, servir le monde. Mais c’est faux ! Ce qui sert le monde en fin de compte, c’est ce qui est vrai ! » [5]
Notes:[1] La vie en rose, octobre 1985
[2] La vie en rose, octobre 1985
[3] La Presse, 4 mars 2000
[4] La vie en rose, octobre 1985
[5] Châtelaine, septembre 1982
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