Marek Halter revient donc à Paris, et poursuit l’apprentissage du français, qui lui donne du fil à retordre (encore aujourd’hui, il s’exprime avec un léger accent). Voilà pourquoi, tout en se sachant conteur dans l’âme et le cœur, il choisit la peinture, qui se passe de mots. « La langue me résistait, la peinture s’offrait à moi », résume-t-il, dans Un homme, un cri. À Nicolas de Staël, il emprunte dit-il, « son amour de la matière », à Mark Rothko, « sa conception de l’espace ». Toutefois, le peintre Marek Halter refuse pour lui-même l’abstraction : « J’ai compris que, si une tache abstraite pouvait faire jaillir en nous des images et des désirs concrets, nulle abstraction ne pouvait susciter en moi des sentiments aussi troubles, aussi insaisissables que des personnages, que des paysages réels, mais déplacés, détournés par la personnalité de l’auteur. » Mais comment devient-on peintre ? Ses notes biographiques officielles le font d’abord mime avec Marcel Marceau (une fois de plus, Marek Halter est en rapport avec le plus grand), à 15 ans, avant d’être admis aux Beaux-Arts.
En 1954, y lit-on encore, il reçoit le prix international de peinture de Deauville, qui lui vaut, l’année suivante, une invitation à exposer à Buenos Aires. Il y séjournera deux ans, à écrire, à peindre, à fréquenter divers milieux. Il garde un souvenir si vif de son séjour là-bas, que, plus de vingt ans plus tard, rentré en France, il se portera à la défense des droits de l’homme dans ce pays, entre-temps passé sous la coupe des militaires. Dans le journal Le Matin, édition du 4 octobre 1977 (article repris dans Un homme, un cri), Marek Halter alerte ainsi l’opinion française sur le sort de sa cousine Anna-Maria Isola, petite-fille de sa vieille tante Regina. Cette dernière, dit-il, qui appartenait à la génération du grand-père Abraham, voulait se croire en sécurité en Argentine, où elle avait fui le nazisme. La vieille tante est rattrapée par la junte du général Jorge Videla (qui a pris le pouvoir le 24 mars 1976), s’indigne Halter qui vient d’apprendre l’enlèvement de la jeune femme, avec son mari, Mario. L’histoire se termine mal. Les corps des deux jeunes gens (27 et 28 ans) sont déposés devant la maison de leurs parents. Une petite fille de 11 mois est désormais orpheline.
À la même époque (1977), Marek Halter milite en faveur du boycottage de la Coupe du monde de football qui doit avoir lieu en 1978 à Buenos Aires, servant ainsi de caution, dit-il, à un régime inique. « Je n’ai jamais pu comprendre les sportifs qui s’étaient rendus à Berlin, en 1936, pour participer aux Jeux olympiques, à l’ombre des potences, écrit-il en 1977. Je venais à peine de naître alors. Aujourd’hui, je peux parler. » L’appel au boycott restera lettre morte (le Mundial aura lieu malgré tout à Buenos Aires), et l’appel sera même impopulaire en Argentine, chez les millions de supporters de ce sport. Qu’importe : « C’était surtout le meilleur moyen d’attirer l’attention de l’opinion sur les crimes qui se commettent dans ce pays », écrit Marek Halter dans Le Monde du 4 février 1978. Au sujet de l’Argentine, Marek Halter aura d’autres engagements : en 1978, création d’un comité pour la libération du journaliste argentin Jacobo Timerman, directeur du quotidien libéral La Opinion, campagne cette fois couronnée de succès ; création d’un mouvement international de solidarité avec les mères de la Place de Mai.
Mais avant tout, au cours de son premier séjour dans ce pays, à 17 ans (version Halter), le futur écrivain en profite pour se lier, dit sa notice biographique officielle, avec le président Juan Perón (autre fréquentation des grands qui vient à point nommé, qui plus est, au bénéfice d’un adolescent débarquant seul en Argentine...). De plus, Marek Halter ramènera de ce séjour la matière d’un roman, La vie incertaine de Marco Mahler (1979), au nom du héros transparent. Le roman raconte les déboires d’un jeune peintre mêlé à des groupes terroristes. Ces déboires poursuivront le peintre-écrivain, entre-temps retourné en France. Marek Halter raconte en effet dans Libération (19 septembre 1977 ; article repris dans Un homme, un cri) les menaces reçues alors que, en route pour une exposition à Porto Alegre, au Brésil, il décide de faire étape à Buenos Aires, qui vit à l’heure des militaires. « Nous vous téléphonons, dit une mystérieuse voix qui le poursuit dans sa chambre d’hôtel, pour vous dire que si vous voulez rester en vie, vous feriez mieux de repartir par le premier avion. [...] Nous avons assez de notre propre subversion, nous n’avons pas besoin de celle qui nous vient de l’extérieur. Nous espérons que vous avez compris. » En ce jour de septembre 1977, Marek Halter obtempère et reprend l’avion pour le Brésil dès le lendemain matin. Quelque dix ans plus tard (novembre 1986), il reviendra sur ces menaces dans Le Monde pour préciser qu’elles émanaient de « l’AAA, une police parallèle » et de « quelques gorilles du général Ramon Camps, chef de la police provinciale, actuellement jugé pour ses crimes ». Dans un entretien avec l’écrivain Philippe Sollers, paru en 1979, dans la revue Tel Quel (et repris dans Un homme, un cri), Halter explique qu’il a choisi de situer son roman en Argentine parce qu’elle lui paraissait « le laboratoire où s’expérimente le passage d’une société plus ou moins démocratique à une société totalitaire », ce à quoi il n’avait jamais assisté, ayant toujours connu le totalitarisme une fois celui-ci installé. Le personnage, dira-t-il, comprend ainsi « qu’un homme, fût-il le plus sage, tel rabbi Akiba, ne peut sortir indemne de la traversée de ce monde “plein de bruit et de fureur”. La Loi n’a pas le pouvoir de nous rendre bons - seulement moins mauvais. »
Mais avant ce roman, Marek Halter aura fait paraître, nous l’avons dit, deux albums illustrés de Mai 68 et un premier récit, Le fou et les rois (1976), écrit à la demande du rédacteur en chef du Monde, Pierre Viansson-Ponté, qui lui réclame un texte plus durable que des articles. En novembre 1986, Marek Halter évoque en ces termes ses débuts devant Christian Schlatter, du magazine Femme : « J’ai fait de la pantomime avec Marcel Marceau, des décors de théâtre, des affiches pour la publicité et de la peinture ! Puis j’ai écrit des articles pour la presse. Pierre Viansson-Ponté m’a dit un jour : “Tu écris des articles que je publie dans Le Monde, un livre n’est qu’un très long article : Tu dois faire un livre”. » Viansson-Ponté relira le texte, le corrigera et en fera une critique élogieuse dans les pages du quotidien qu’il dirige ( !), et le résumera dans une formule admirative : « Un homme, un cri », reprise plus tard par l’écrivain pour l’ouvrage que nous savons. D’autre part, Le fou et les rois recevra le prix Aujourd’hui. « Ce fut ma première réflexion sur ma relation au verbe, explique Halter dans Un homme, un cri, le récit de mes tribulations à travers le monde et les livres. Et de mes luttes aussi pour la paix au Proche-Orient, entre Israéliens et Palestiniens. »
Lutte amorcée, rappelons-le, dès 1967, alors que Marek Halter est reçu (avec Eugène Ionesco, Maurice Clavel et Jean-Paul Rappeneau) par le général de Gaulle, qui avait eu une expression malheureuse au sujet de ce peuple juif, « trop fier et sûr de lui », alors que les Arabes encerclaient l’État d’Israël. Par la suite, Marek Halter multipliera, on l’a vu, les ambassades non officielles entre les belligérants (sa première rencontre avec Arafat remonte à cette époque ; elle sera suivie de plusieurs autres, y compris tout récemment, en 2004, alors qu’Arafat se voyait assiégé dans sa citadelle en ruine par un Sharon qui pointait sur lui ses chars ; allant de l’un à l’autre, Halter apporta les messages, tâcha de mettre d’accord ses deux « amis », restés irréductibles ennemis jusque dans la mort du Raïs). De plus, en 1968, avec sa femme, surnommée Lady Clara par les Palestiniens, Marek Halter crée la revue Éléments, dirigée par cette dernière et où publient Palestiniens, Arabes et Israéliens. C’est par le biais de cette revue qu’il fait un jour la connaissance d’un jeune philosophe appelé Bernard-Henri Lévy, qui deviendra son ami et l’accompagnera en Afghanistan, en 1981 (avec Renzo Rossellini), pour remettre aux Afghans alors occupés par les Soviétiques, des émetteurs radios acquis par souscription populaire en France. Signalons enfin, au passage, que les « filleuls » auxquels Marek Halter raconte le judaïsme, dans le petit ouvrage à caractère pédagogique déjà cité, sont « Frédéric, fils de mon ami Pierre Verstraeten [lequel avait accompagné Halter chez Sartre], Julien, fils de mon ami Bernard Kouchner, Antonin, fils de mon ami Bernard-Henri Lévy ».
Plus de cinquante ans après la création de l’État d’Israël, venu entériner, selon Halter, une situation de fait, puisque des Juifs vivaient déjà en Palestine avant 1949, l’impasse au Proche-Orient reste entière. Pour autant, Marek Halter ne veut se décourager. « Toute guerre finit toujours par la paix, déclarait-il récemment dans une entrevue à PlanetExpo, le portait Internet du monde du livre. Nous-mêmes en Europe avons connu des guerres de cent ans, des guerres de religion atroces, et pourtant nous avons fini par trouver un compromis. La même chose se passera là-bas. Bien sûr, j’aimerais que ça se passe vite et avec le moins de victimes possible, donc je fais modestement ce que je peux. Je parle aux uns et aux autres, puisque j’ai l’impression qu’ils m’écoutent. Ils n’ont pas l’air de suivre ce que je dis, mais au moins ils ont l’air de m’écouter, alors je sème des mots comme des grains, sans être sûr que tous les grains vont produire des plantes. »
Autres sujets de préoccupation de l’activiste Marek Halter : en 1980, avec Jacques Attali, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy, il crée un organisme appelé Action internationale contre la faim. La même année, il en appelle (en vain) au boycott des Jeux olympiques de Moscou et organise, dit sa notice biographique officielle, avec le violoncelliste Mstislav Rostropovitch, une première action en faveur de la libération d’Andreï Sakharov. En 1982, il est président de l’Institut qui porte le nom de ce dernier, et milite avec l’épouse d’Anatole Chtcharanski, autre dissident soviétique, pour sa libération. En 1982, en appui à Solidarnosc et à Lech Walesa, il placarde dans Paris, avec des amis, une série de portraits de Polonais anonymes. Par ailleurs, depuis 1991, dans la Russie post-communiste, Marek Halter est président de deux collèges universitaires, situés l’un à Moscou, l’autre à Saint-Pétersbourg. Ces collèges, où défile le « carnet d’adresses » de Marek Halter, sont placés sous le parrainage des présidents russes et français, Vladimir Poutine et Jacques Chirac.
Toutefois, précise la mouche entêtée qu’est Christophe Deloire, Marek Halter ne peut pas affirmer comme il le fait : « Dès les premiers jours de la perestroïka, avec Andreï Sakharov, j’ai installé le collège au sein de l’université Lomonossov ». Et cela pour des raisons de dates et de relations. « La perestroïka débute en 1986, Sakharov décède en 1989 et le collège ne voit le jour qu’en 1991. Marek Halter certifie avoir lancé l’idée de créer un collège français dans le bureau de Gorbatchev où son « ami » Sakharov l’aurait emmené. Contacté par Le Point, la veuve de Sakharov, Elena Bonner, qui réside à Boston, met un bémol à ces évocations. Elle se souvient que l’intellectuel français présidait une association déclarée à la préfecture de police de Paris, l’Institut international Sakharov. Mais d’intimité avec l’opposant, il n’y eut guère. Elena Bonner a été accueillie chez Marek Halter un soir de mai 1986 en l’absence de son mari. Si sa mémoire est bonne, l’écrivain français et le scientifique russe ne se sont vus qu’une fois. La rencontre eut lieu à Moscou après le retour d’exil de Sakharov, en décembre 1986. La veuve ajoute que son mari n’est jamais entré dans le bureau de Gorbatchev. »
Ce ne sont là que quelques-uns des engagements de Marek Halter, qui lui valurent de subir, au passage, les foudres du Front National. En 1996, les organisateurs du Salon du livre de Toulon avaient ainsi prévu de rendre hommage à l’œuvre de Marek Halter, ce que le maire FN de Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, leur a refusé. Moyennant quoi le Salon du livre de Toulon a été annulé et les organisateurs, appuyés par bon nombre d’éditeurs, ont tenu un contre-Salon du livre, quelques semaines plus tard, à La Garde, dans la ville voisine.
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