Il était une fois un petit garçon juif, né à Varsovie, en Pologne, avant la Seconde Guerre mondiale. Avec sa maman, poétesse, très belle, un brin volage et répondant au prénom de Perl, avec son père Salomon, imprimeur, tout comme Abraham, le grand-père, le petit garçon parlait le yiddish. Il parlait aussi le polonais, et bientôt il apprendra le russe. Car le petit garçon, emporté dans la tourmente de l’histoire, connaîtra une existence mouvementée, souvent pleine de dangers et dont il fera le matériau de ses livres. Pour le moment, ce petit garçon s’appelle Aron Halter. Dans quelques années, nous le retrouverons à Paris sous le nom de Marek Halter. Il sera devenu un écrivain célèbre, un intellectuel de gauche engagé dans tous les combats pour la défense des droits de l’homme, et qui semble avoir connu de près ou de loin la plupart des grands de ce monde, toutes allégeances confondues - de Jean-Paul II à Yasser Arafat, de Golda Meir à Ariel Sharon, en passant par Andreï Sakharov, Anouar el-Sadate, Juan Perón et tant d’autres.
Marek Halter lui-même n’aurait pas désavoué cette entrée en matière en forme de conte, lui qui aime tant insérer des apologues dans ses romans et ses propos. Mais à toute histoire, il faut un repère temporel. Lequel donner à la naissance du petit garçon, comme à d’autres péripéties de son enfance ? Une mise en garde s’impose avant d’aller plus loin. Marek Halter est un admirable conteur. Et lorsqu’un conteur sent son public subjugué par ses récits, il n’hésite pas, pour le bien supérieur du conte, à se laisser emporter par sa verve, à enjoliver ceci, à dramatiser cela, à déplacer, à arranger. Ce qu’il raconte est toujours vrai, mais c’est devenu une nouvelle réalité, celle de la fiction. Cela s’appelle la liberté du conteur. Et ses lecteurs lui sont reconnaissants d’en user avec autant de charme. Le problème surgit lorsque le conteur se double d’un personnage public, d’un intellectuel prompt à monter aux barricades pour défendre des causes certes justes, mais qui ne manquent pas de braquer les projecteurs sur sa personne. Le fabuliste se doublerait-il d’un affabulateur ? Qui peut répondre à la question, dès lors que l’écrivain évolue dans la fiction comme un poisson dans l’eau ? « Le mensonge et la vérité font assurément l’alliage d’une bonne histoire », réplique à l’érudit Calimani, le personnage de l’écrivain Marek Halter qui apparaît, dans une mise en abîme, dans le passionnant thriller archéologique qu’est Les mystères de Jérusalem (1999). Encore que l’imagination ne soit pas tout à fait un mensonge mais seulement l’effort d’une incarnation différente de la vérité. » Et Calimani, qui a voué son existence à la recherche de la vérité historique, de répliquer en riant : « On appelle aussi cela brouiller les pistes ! » Le professeur Calimani ne croyait pas si bien dire.
En avril 2005, un article de Christophe Deloire, paru le magazine Le Point, scrute avec sévérité la biographie répétée en tous lieux par Marek Halter, depuis la parution de son roman Le fou et les rois, en 1976, qui l’introduisit véritablement dans la république des lettres françaises. (Marek Halter étant d’abord peintre, précisons que deux ouvrages d’artiste sur Mai 68, dont l’un préfacé par le résistant et militant des droits de l’homme Maurice Clavel, avaient précédé ce livre, mais sans susciter d’échos notoires). « Une figure de la scène médiatique aura rarement été un tel tas de secrets, écrit le journaliste. Le curriculum vitae de Marek Halter est ardu à déchiffrer comme la kabbale (il s’agit du courant mystique du judaïsme qui cherche le sens caché des Écritures), tant il semble avoir eu de vies. » Au besoin, il faudra donc tenir compte ici des rectifications de Christophe Deloire en contrepoint à la version officielle que Marek Halter donne de son parcours, et avant tout en ce qui concerne l’enfance, terreau de son œuvre. En ne perdant pas de vue, toutefois, qu’un tel déboulonnage de statue ne peut concerner que l’homme public, non l’écrivain, qui a parfaitement le droit d’inventer. Comme le veut l’adage biblique : l’arbre sera jugé à ses fruits. Et les romans de Marek Halter (ce dernier dût-il être aidé par des travailleurs de l’ombre - documentalistes, nègre et autres « rédacteurs en chef » - du reste cités dans l’article de Deloire et dont Marek Halter reconnaît en partie l’existence, comme autant de garde-fous qu’il se donne face aux difficultés que lui pose la langue française, langue non pas seconde mais quatrième...) suffisent à asseoir sa réputation d’écrivain.
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