« C’est comme le peintre. C’est pareil. Après tout, quand il a son pinceau et qu’il fait des petites touches comme ça sur une toile, ce n’est jamais que la traduction et l’outil de son âme et de sa créativité. »
« Je crois que tout écrivain possède des tics comme ça, des petites manies. Pourquoi ? Parce que ça l’enferme, ça lui permet de se concentrer. C’est des rites. [...] Par exemple, même en plein jour, je ferme les rideaux et j’allume la lumière. Je ne peux pas écrire autrement que dans une notion de nuit, une atmosphère de silence. »
« [...] c’est que je ne peux pas concevoir de ne pas voir ce que j’ai écrit, revenir en arrière, jouer avec mes feuillets. Quand je relis, une session de travail est suivie d’une autre. Celle qui suit, je relis ce que j’ai écrit la veille ou huit jours avant. Donc, j’aime bien revoir et corriger. Alors, vous me direz, on peut le faire avec l’ordinateur. C’est pas pareil. Ça défile, c’est totalement inhumain, [...] ça m’intéresse pas. J’ai besoin d’être dans la toile, vous voyez, au milieu... au milieu de la chose. »
« Alors, évidemment, un moment donné, on s’en détache du manuscrit écrit puisque, d’abord je suis illisible, donc, il faut que je le dicte sur magnétophone. La collaboratrice le tape. Une fois qu’il est tapé, là, c’est beaucoup plus, déjà, proche de l’inhumanité de l’ordinateur, si j’ose dire, ça vous permet de prendre du recul parce qu’en fait, moi, je ne tombe pas amoureux, mais j’aime bien mon manuscrit. À la limite, je voudrais d’ailleurs que le livre tout entier soit sur une seule page. »
« Quand j’écris, je me corrige, je reprends, je fais ce qu’on peut appeler du rewriting tout le temps. Bon voilà. Mais, sinon, bien, ça avance et puis ça vaut ce que ça vaut et puis on corrige, on corrige, on corrige. Il faut couper, couper, couper, il faut être dur avec soi-même, il faut considérer que c’est jamais, jamais ce qu’on voudrait. [...] On arrive à vingt pour cent de satisfaction, quoi. »
« Le problème, c’est que j’ai plusieurs talents, entre guillemets, le mot “talent” au sens étymologique du terme, hein. Pour moi, je ne dis pas que je suis talentueux. Un talent, c’est : on sait faire quelque chose. Voilà. Alors, je sais écrire, j’aime l’image, donc, j’essaie de travailler dans le monde de l’image - télévision, autrefois le cinéma - et je sais et j’aime vivre. Et c’est aussi un talent. C’est-à-dire écouter de la musique, aller voyager, découvrir des pays et des gens nouveaux, et consacrer le plus de temps possible à ma femme et à mes enfants et à ceux que j’aime. Voilà tous ces talents. Qu’est-ce que j’en ai fait ? J’ai fait dix-sept livres, sept longs-métrages, quinze années de direction d’une grande radio, dix mille articles de presse sinon plus. Voilà ! »
« [...] Il y a aussi ce qu’on appelle l’éclectisme en gros, c’est-à-dire faire plusieurs choses, hein. Même si elles reposent toutes - réfléchissons bien à ça - sur la même base qui est l’écriture, le mot, l’expression, le concept. Vous pouvez pas faire de cinéma sans avoir écrit un scénario ou des dialogues. Après, vous passez à l’image, mais d’abord, il y a ça, hein, on écrit. La chanson, puisque j’ai aussi écrit des chansons, c’est des paroles, c’est des mots que vous mettez, bon. Les bouquins, une émission de télé, une chaîne de télé, puisque je suis responsable en partie d’une nouvelle chaîne de télévision en France, c’est aussi au départ un concept. »
« [...] la chanson, c’est très intéressant, il y a une contrainte : t’as trois minutes trente pour dire quelque chose, une seule chose. Il y a très peu de chansons qui transportent plusieurs messages. Franchement, c’est monolithique, il faut faire passer au moins une émotion, un sentiment, une idée. Et donc, il faut aller chercher les mots. Et très souvent, vous avez ce qu’on appelle le corset musical. Bien souvent, on vous apporte la musique pour mettre les paroles sur la musique. Donc, ça aussi c’est une contrainte. »
« [...] Léonard de Vinci a dit : “Toute contrainte m’est grâce.” C’est une grâce d’avoir une contrainte, puisque vous avez cette commande, cette obligation, il faut rentrer dedans et il faut le faire, voilà. Donc, c’est une discipline, c’est une nouvelle manière pour l’éclectique que je suis, disons, d’utiliser les outils. »
« [...] l’enfance déterminante, l’environnement familial déterminant, et puis les trois ou quatre tournants de vie qu’on a entre [...] la naissance et dix-huit, vingt ans [...] vous amènent vers un choix. Mais, encore une fois, je ne crois pas du tout, en tout cas pour ce qui concerne l’univers des gens qui créent, qui s’expriment, que ça soit [...] c’est pas délibéré, c’est pas planifié. On planifie pas sa vie. C’est pas vrai. Et on planifie pas son art. Une fois qu’on a commencé à le comprendre et à le maîtriser, alors oui, il faut le peaufiner, il faut l’approfondir, il faut se dire : “Je peux aller plus loin”. Il faut toujours mettre la barre plus haute. »
« Le test, c’est que ce vous avez fait ne se démode pas, ne vieillisse pas, ne s’affadisse pas, ne s’atténue pas et que ça demeure fort, différent, émouvant, instructif, oui. Encore une fois, c’est jamais à celui qui écrit ou qui peint ou qui compose de juger. C’est les autres. Ou vos contemporains ou la postérité qui juge. »
« Franchement, je ne connais aucun cinéaste, le plus exigeant, le plus intellectuel et le plus pointu possible, qui ait souhaité faire des films devant des salles vides. Vous faites un film pour vous exprimer, bien entendu, pour faire passer votre vision du monde ou les gens à travers, donc, des images, mais vous le faites pour les autres, donc, pour le public, donc, l’exigence est là, oui. »
« Je crois que ce qui compte, c’est le désir et l’envie et l’énergie. Si vous avez ces trois choses-là, vous pouvez faire des choses. »
« Je ne connais pas de vie, même d’enfance, où il n’y ait pas un accident, une crise, une maladie, un problème, un risque, ou même s’il n’y en a pas du tout, on est témoin de maladies, d’accidents. Je ne connais pas d’être humain qui ne soit pas allé au moins une fois dans un couloir d’hôpital pour lui ou pour un parent ou pour un ami. Donc, bien sûr qu’elle est là tout le temps. Elle est là tout le temps, la mort, elle fait partie de la vie, oui. C’est là. C’est une notion [...] ».
« Les enfants ne sont pas forcément toujours témoins de la mort. Mais ce que je veux dire, c’est qu’on ne peut pas imaginer, même dans les plus belles et tendres années d’une enfance impeccable et heureuse, qu’il n’y ait pas la prise de conscience, un moment donné ou un autre, de ces dangers-là. »
« [...] c’est un vide, c’est un creux, c’est, là encore, la prise de conscience de l’imprévisible, l’inattendu, la précarité, la fragilité et que la « dame en noir » dont parle Proust, elle est là dans un coin et elle frappe quand elle veut. »
« [...] je crois qu’un être humain, à partir d’un certain moment, est bien obligé de voir d’où il vient, pas seulement les racines de son pays, mais ses propres racines. Est-ce que c’est une distribution génétique dont il a été le récipiendaire, est-ce que c’est parce que tel grand-père à tel moment ou telle grand-mère à tel moment a fait telle ou telle chose qu’aujourd’hui, les molécules, les neurones, tout ce qui s’est fabriqué fait que vous êtes un écrivain, un journaliste, un pharmacien, un médecin, un ouvrier, bon. »
« [...] je crois que l’écrivain est un solitaire par excellence, par essence, par définition. Mais, en ce qui me concerne, la solitude de l’écriture ne pouvait pas me suffire, il me fallait, il me faut encore aujourd’hui ce qu’on peut appeler le commerce des hommes, c’est-à-dire la collectivité. »
« [...] l’estime de soi, c’est capital dans la vie. Il ne faut pas se déprécier en permanence. C’est très gentil de s’autoanalyser, de se connaître et de s’évaluer et de savoir ce qu’on est et qui on est sans illusions, hein, savoir se regarder. Ce n’est pas pour cela qu’il faut perdre cette faculté de s’estimer, de dire : “Je suis un être humain, j’ai des choses à faire, j’ai des choses à vivre, je suis entouré de gens envers qui j’ai des devoirs, des responsabilités, il y a des liens, donc tout ça, c’est moi.” Ça, il ne faut jamais le perdre. »
« Moi, je connais des natures - parce que je crois que la nature humaine, je commence à vaguement la connaître - qui sont certes d’un bloc. Ça peut être un bloc de faiblesses, mais à ce moment, c’est pas un bloc, c’est une masse gélatineuse. Ça peut être un bloc de dureté, de méchanceté, d’ambition, de vigueur. Il y a de la faille en quelque part, il y a une fissure. Et dans le bloc, il y a autre chose. Je crois difficilement à une nature totalement monolithique. En même temps, vous avez des gens qui vous disent : "Bien oui, il y a deux races d’hommes, il y a les sangliers puis il y a les renards." Le sanglier, il fonce, il n’a qu’un objectif, il défonce tout en fonçant, hein, dans le monde des affaires, il y a des sangliers. Puis, le renard, il va, il vient, il est souple, il est malin, il est fin. Bon. OK, mais tout ça, c’est des définitions, ça ne veut rien dire. On peut être sanglier et renard. »
« Je pense qu’il faut simplement toujours relativiser et mettre en place et en perspective par rapport aux autres. Les autres, c’est vingt siècles de civilisation, d’écriture, de culture, d’expression philosophique, poétique, romanesque, puis vous. Alors voilà. Il faut quand même bien voir qui on est, ce qu’on pèse. Pèse-t-on seulement un gramme ? »
« On peut contempler et agir. On peut être binaire. On peut être deux personnes sinon trois. Moi, c’est mon credo. »
« Je suis généreux, je suis altruiste, je pense plus aux autres, j’ai mis mon égoïsme de côté. Pour moi, c’est des évidences, mais ce n’est pas à moi à les énoncer. Franchement ! Ça ne serait pas décent. Il faudrait interroger, à ce moment-là, les gens qui vivent avec moi depuis trente ans, mon épouse, par exemple, ou des copains puisque j’ai des amis de très, très longue date, qui vous diraient : “Oui, oui, Philippe a beaucoup changé.” »
« [...] je vois mal une vie sans amour, oui. Je pense même que tout vaut mieux [...] que le manque d’amour. Toute forme d’amour vaut mieux que le manque d’amour. J’en suis convaincu. Je suis même en train d’écrire un livre là-dessus. »
« [...] j’ai baigné, moi, dans l’amour, j’ai eu une enfance heureuse, des parents qui étaient un modèle de couple, qui s’aimaient, qui nous aimaient, ils nous l’ont transmis. Mon père nous a transmis ces choses-là, même s’il était agnostique. Totalement agnostique. Dans un de ses livres, il dit : "La seule chose que j’ai retenue, c’est la parole du Christ, c’est Aimez-vous les uns et les autres". Vous recevez ça quand vous êtes gamin, bon, et puis vous êtes baigné dans l’amour, et j’ai baigné dans le sens justement de la famille, par exemple. Bon. J’ai essayé de construire ça, plus tard. Et vous ne le construisez qu’avec de l’amour. »
« Le trois-quarts des histoires que je raconte n’existerait pas s’il n’y avait pas de l’amour. L’étudiant étranger tombe amoureux d’une femme qu’il ne devrait pas aimer puisqu’elle est de l’autre côté de la barrière, parce qu’elle est noire, il est blanc, et ça se passe dans les années de ségrégation dans le Sud des États-Unis. Bon. Un été dans l’Ouest, le môme qui va sur la route, il tombe amoureux d’une petite chanteuse qui lui file la vérole. Bon. Et puis, on peut continuer, je peux toutes vous les citer [...]. »
« Vous savez, entre l’amitié et l’amour, quelle différence ? Oui. Différence quand même. Faire l’amitié et faire l’amour, c’est pas tout à fait la même chose. »
« [...] le temps nous régit tous, le temps cicatrise, le temps travaille « souterrainement », parfois en mal, mais aussi parfois en bien. Mais, ça se passe sur un certain nombre de mois, parfois d’années [...]. Donc, il faut savoir que le temps jouera son rôle. »
« Il m’est arrivé de perdre mon temps, bien sûr. Mais perdre son temps peut être un bonheur. Ça dépend comment vous le perdez. Si vous le perdez étendu dans l’herbe en regardant les feuilles tomber et en écoutant le bruit des glands des chênes qui tombent sur la terrasse de bois sur laquelle votre femme a eu l’intelligence de faire construire une petite maison à la campagne, bien, c’est pas une perte de temps. »
« [...] j’aime beaucoup, de temps en temps, faire des conférences, avoir un public et savoir que ce que je dis ou ce que je peux proposer ou les questions auxquelles je peux répondre ont un effet, ont une interactivité sur des gens, des êtres humains. »
« J’ai besoin d’être dans l’action, dans un mouvement, d’être au milieu des gens, de bouger, de créer ou contribuer ou à faire créer, j’ai beaucoup de mal à me détacher des courants contemporains, des courants de société, de l’évolution de ma société, même si je peux considérer comme beaucoup de gens qu’elle n’évolue pas forcément bien, je conserverai toujours, selon moi, cette fameuse curiosité du journaliste, hein, de l’homme qui observe son époque et l’observant, veut, d’une manière ou d’une autre, y jouer un petit rôle. Alors, oui, disons dans, quoi, une vingtaine d’années peut-être, enfin, poserais-je tous les autres outils et ne serais-je qu’attaché à la plume et au papier ou simplement à la contemplation. »
« [...] j’ai été éduqué, formé, instruit et conditionné, comme on dirait aujourd’hui, par les classiques français, par des professeurs français, par mes parents. Donc, et puis mes racines sont européennes et françaises. Donc, même si effectivement j’ai été très influencé par le cinéma américain et par l’art du récit, le goût de la narration, du suspens, je vois bien que dans mes films, il y a dans les dialogues, dans le comportement [...] D’abord, ils se passent en France, mes films, ils ne se passent pas là-bas, hein. Quand même, c’est très important. »
« L’air du temps, c’est quoi ? C’est ce qui se dit, ce qui se fait, ce qui est à la mode. La mode, comme chacun sait, Cocteau l’a dit avant tout le monde : “Rien ne se démode plus vite que la mode.” Néanmoins, si vous voulez êtes contemporain de votre époque, ce qui était une de mes obsessions, une de mes pulsions, eh bien, il faut s’intéresser à la mode, il faut s’intéresser aux nouvelles tendances, à ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui est nouveau. »
« Il n’y a pas grand marge pour les faiblesses, mais la revanche sur soi et sur le destin, c’est quand vous avez réussi à les surmonter et qu’ayant rebondi, vous démontrez d’abord que vous êtes toujours capable de faire, de dire, de bouger comme autrefois, et qu’en plus de cela, désormais, vous en savez un tout petit plus sur l’âme humaine, sur vous-même et sur les autres, et ça vous donne un tout petit supplément de sagesse, d’expérience, d’intelligence des choses. Ça ne veut pas dire qu’on est plus intelligent, ça veut dire qu’on a une plus grande intelligence des choses et des autres. »