« C’est en labourant qu’on devient laboureur, c’est en écrivant qu’on finit par découvrir au bout de sa plume après des années l’écrivain qu’on est. Ça, je le crois vraiment. On ne sait pas au départ. D’ailleurs, je ne suis pas l’écrivain que j’aurais voulu être. »
« L’essentiel se fait en amont de l’écriture. Moi, je ne suis pas un écrivain qui écrit, je veux dire qui cherche en écrivant, qui travaille en écrivant, moi, je travaille en marchant, je travaille en rêvant, je travaille en parlant avec les gens, je travaille en lisant, je travaille parfois en écoutant de la musique, mais me mettre à la table, c’est simplement me décider à accoucher, quoi, à me débarrasser de l’histoire, à la donner aux autres. »
« Ah moi, je donnerais toutes les pièces de Schmitt pour écrire un opéra de Mozart ! Ça, c’est clair. Mais voilà, je ne suis pas compositeur. Je trouve qu’ils ont une chance hallucinante, c’est-à-dire qu’ils ne sont jamais allés à Babel. Voilà. Ils écrivent dans une langue qui est compréhensible par tout le monde sur toute la terre partout, sans traduction. Et cette langue, en plus, est une langue directement émotive qui, tout de suite, vous affecte au plus profond de votre corps. Et puis c’est une langue qui vous touche dans votre corps, le rythme touche dans le corps, la mélodie touche dans la sensibilité, l’harmonie [...] voilà ! Donc, ce mode d’expression est hallucinant. Mais en même temps, il a ses limites. C’est ce qui me rassure, je me dis. C’est-à-dire que ce n’est pas réflexif. C’est-à-dire, heureusement, avec les mots, on a le pouvoir de toucher l’intelligence de l’autre. »
« Je crois vraiment qu’une vocation c’est quelque chose de sourd, de continu, qui revient souvent frapper à la porte et qu’on n’entend pas toujours. Une vocation, ce n’est pas une espèce de révélation comme ça, c’est quelque chose qui finit par s’imposer, mais j’ai toujours essayé de faire autre chose et puis, chaque fois, ça me rattrapait, l’écriture m’a constamment rattrapé. Et un jour, je m’y suis donné. »
« Je continue à penser que le roman peut être une dérive qui isole le créateur, qui le coupe du monde et qui peut le laisser croire toutes les illusions qu’il a sur lui-même et sur les autres, parce que c’est tellement solitaire que ça peut être schizophrène. Alors que le théâtre, non. Le théâtre, on essaie les scènes au moment des lectures, on les corrige, on travaille, l’acteur travaille pendant deux mois avant de passer sur scène, mais l’auteur aussi va pouvoir dégraisser, enlever quelque chose, etc. On travaille, on est dans l’objectivité du travail. Il y a quelque chose de très artisanal. »
« J’ai toujours pensé que le but de la littérature ce n’était pas la littérature. Là-dessus, je suis clair. C’est-à-dire que la littérature fait partie, à mon avis, des moyens qui nous permettent d’arriver à la sagesse. J’ai une idée antique, en fait, de l’écriture. »
« [...] Je crois que l’enfant est vraiment le héros philosophique par excellence. C’est-à-dire que qu’est-ce que c’est, être philosophe ? C’est s’étonner, poser des questions, s’émerveiller, demander des explications. »
« J’ai l’impression que la musique exprime le monde où on vit, c’est-à-dire la partition sentimentale de l’existence, l’espèce de réalité vitale qui nous lit au monde et aux autres. Je trouve que souvent la musique dit la vérité. »
« [...] Mon intérêt pour les religions est un intérêt d’un humanisme, c’est-à-dire, je m’intéresse aux hommes et, donc, parce que je m’intéresse aux hommes, je m’intéresse à ce qu’ils ont à l’intérieur du cœur ou à l’intérieur de l’esprit, donc, aux religions. Et j’aime voyager dans les grandes religions, les découvrir, en extraire les diamants, voir ce qu’il y a d’intéressant. Mais, par ailleurs, il se trouve que, oui, moi, j’ai une foi, une foi que je n’ai pas toujours eue, qui m’est tombée dessus à l’âge de 29 ans. »
« Je n’arrête pas de m’entretenir avec ce mystère, parce que j’essaie de comprendre et je n’y arrive pas. Et je n’y arrive pas. Comme Oscar. Donc, en même temps, Dieu, c’est une façon de mettre ma pensée en ordre, de continuer à être optimiste, de protester, c’est une instance contre laquelle je proteste, contre laquelle je râle. Et puis, de temps en temps, c’est aussi l’instance que je remercie, à qui je témoigne de mon émerveillement, de ma joie de vivre, de mon allégresse. Mais, c’est un personnage qui, voilà, avec qui je dialogue, mais est-ce que lui, il dialogue avec moi ? »
« L’humanité se pense, se réfléchit, se trouve, s’éprouve au théâtre d’abord. »
« Donc, mon théâtre - il n’y a que mes intimes qui le savent - mon théâtre me colle à moi beaucoup plus encore que mes romans. Mais, ça ne se voit pas. Et quel intérêt d’ailleurs que je donne la clef parce que, moi, je ne veux pas parler aux autres de moi, je veux parler aux autres d’eux. Donc, les clefs autobiographiques, ce n’est pas intéressant, sauf pour les journalistes. »
« [...] Je crois qu’une vie n’est pas réussie sans de grands abandons. Et l’abandon, c’est quoi ? L’abandon de soi, et par derrière, donc, l’abandon d’un idéal de maîtrise, oui. De grands abandons qui consistent à l’abandon à l’autre dans l’amour, l’abandon à la présence du monde, s’en étonner, s’en émerveiller. Et puis ça peut être aussi l’abandon au mystère du monde. Se dire : “Bien voilà, je ne sais pas, je ne sais pas, et je ne saurai jamais.” Et je ne vais pas plaquer un pseudo savoir, fut-il matérialiste ou spiritualiste sur ce mystère absolu qui est celui de ma présence au monde. Donc, une fois qu’on consent au mystère, on gagne, on gagne en légèreté. »
« [...] Je ne crois absolument pas que nos vies sont réductibles à la pulsion sexuelle et que nos relations à l’autre sont réductibles à la pulsion sexuelle. C’est vraiment pour moi une vue théorique ça, c’est une vue de l’esprit. C’est intéressant. Ça m’a beaucoup intéressé, j’y ai même cru. Mais, ça me paraît totalement, totalement faux. L’enfant qui n’est pas guidé par la pulsion sexuelle encore a des rapports avec les autres qui se construisent, qui s’élaborent, etc. Donc, je ne suis pas d’accord avec ça. »
« Et donc, voilà, il y a cette tension dans l’homme, et surtout dans l’homme contemporain qui est beaucoup plus critique que, peut-être, les hommes des siècles précédents. Il est plus critique pas parce qu’il est plus intelligent, sûrement pas, mais parce qu’il est confronté à l’autre de manière accrue, l’autre dans sa religion différente, l’autre dans ses valeurs différentes, l’autre dans son mode de penser la politique différent. On est beaucoup plus soumis à l’autre qu’en aucun siècle, où on pouvait vivre dans une communauté qui avait une adhésion de pensée et pas de remise en question. Donc, voilà, c’est l’homme contemporain. »
« [...] Le fanatisme, c’est une surcompensation du doute. Et le fanatique, c’est celui qui refuse de douter [...]. L’impérialisme, c’est aussi un refus de douter. Donc, je crois que c’est pour ça qu’il faut mettre au cœur de nos préoccupations la pratique du doute, mais qui n’est pas une pratique sceptique, qui n’est pas une pratique désespérante, qui n’est pas une pratique nihiliste, mais une hygiène de la pensée. Une hygiène de la pensée qui nous permet d’être nous et qui nous permet en même temps d’accepter les autres tels qu’ils sont. Je crois que c’est très, très important cette pratique du doute. Comme la position d’humilité par rapport à ses propres valeurs et aux valeurs des autres. »
« Il y a une double responsabilité de l’écrivain. D’abord - je vais paraître étrange parce que pour moi c’est très éthique, la fonction d’un écrivain, et la fonction de l’artiste. L’artiste est là pour célébrer le monde. La musique célèbre le monde. La peinture célèbre le visible. Et pour moi, le romancier ou le dramaturge - encore plus le dramaturge, peut-être - célèbre l’humanité. Pas pour dire qu’elle est merveilleuse et que tout va bien et que les hommes sont extraordinaires, mais elle célèbre l’humanité, c’est-à-dire qu’elle montre la complexité des êtres humains, les ambiguïtés des êtres humains, la profondeur de l’être humain, la difficulté d’être un être vivant, etc. Il y a une part de célébration de l’existence dans l’art. La philosophie, c’est autre chose. Le philosophe veut essayer de comprendre l’existence. Le scientifique veut essayer d’expliquer l’existence. Eux, c’est : pourquoi, comment ? L’art, c’est célébrer ce qui est. Donc, j’ai beaucoup de mal à comprendre un art désespérant, un art cynique [...]. »
« C’est une éthique, l’humour. C’est une politesse envers soi et envers l’autre. C’est les bras ouverts, l’humour, ou c’est consolateur, aussi. »