Benoîte Groult met en lumière ce qui a motivé la naissance d’un féminisme, qui a marqué sa vie et celle de bien des femmes autour d’elle.« À 25 ans, j’étais professeur de latin et je n’avais pas le droit de vote en France. On a été les dernières d’Europe, les avant-dernières. Les femmes turques l’ont eu avant nous. Pourtant, ce n’est pas une société où on mettait les femmes en avant. Mais nous n’avions même pas le droit de vote... »
Benoîte Groult revient sur ses années de jeunesse, là où prennent racine ses premières idées féministes. « Je me suis réconciliée avec la jeune fille que j’avais été, que je trouvais un peu butée, un peu maladroite. Je me dis :“ Elle a du charme, c’est une petite passionaria, elle veut autre chose, mais elle ne sait pas quoi. ”Je me suis dit : “J’étais féministe, mais comment être féministe à cette époque ?” Simone de Beauvoir n’était pas féministe, le mot “féministe” n’est pas prononcé en 1949 dans Le deuxième sexe. Elle pensait que le socialisme allait tout régler et qu’il y aurait la parité entre les hommes et les femmes, que ce serait l’idéal, le droit de vote, etc. Puis, elle a vu que ça ne changeait rien. Il faut un combat de femmes, ça ne tombera jamais d’en haut, les droits des femmes, pas plus la contraception que l’avortement, même que le droit de vote, d’ailleurs, est arrivé assez tard. »
Toute l’équipe de Contact s’installe avec grand plaisir dans la ville de Hyères, en Provence.
Benoîte Groult a conservé chez elle plusieurs meubles créés par son père, André Groult, décorateur et dessinateur de meubles de grande renommée.
L’émancipation est une bonne chose pour les femmes, mais aussi pour les hommes, précise Benoîte Groult. « Je suis sûre que les hommes, finalement, sont beaucoup plus heureux avec des femmes qui seront plus heureuses. C’est ce que disait une féministe au XIXe, d’ailleurs. “Si les hommes savaient combien ils seraient plus heureux s’ils étaient avec des femmes plus heureuses, plus épanouies.” Je crois que c’est profondément vrai. Mais au début, ils prennent le risque parce qu’il faut accepter la liberté des femmes, leur liberté de pensée. »
Selon Benoîte Groult, les avancées du féminisme ne doivent pas cacher tout ce qu’il reste à faire. « Le mot “féminisme” n’a pas bonne presse, comme si ce n’était pas le plus beau combat du monde, c’est un humanisme en direction de la moitié de l’humanité, tout de même. Eh bien, personne ne dit “féministe” aujourd’hui. On me regarde avec une certaine compassion : “Vous êtes encore féministe au XXIe siècle !” Mais, bien sûr que oui. Même en France, il y a encore des choses à conquérir, puis dans le reste du monde, n’en parlons pas. »
Infatigable, Benoîte Groult n’a aucune envie de prendre sa retraite ni de cesser d’écrire. « [..] pour beaucoup de gens, [la retraite] c’est un choc. Je crois que c’est formidable la première année, puis la seconde, ils se demandent un peu quoi faire, et puis, très vite, ils regrettent, au fond. À mon avis, il y en a une bonne partie qui a très envie d’exercer un deuxième métier, de faire quelque chose. Mais quand on peut continuer le même, il me semble que c’est l’idéal. »
« J’ai écrit quelque part “les chagrins des femmes sentent le poireau” parce que les femmes sont toujours en train d’éplucher des poireaux quand elles se disent : “Voilà ce que je voudrais écrire, voilà ce que je voudrais faire.” Et puis, il y a les légumes, et il y a le balai [...]. Et encore, j’ai eu mes trois enfants, il ne faut pas l’oublier, dans les années 1950, pas de petits pots, pas de couches jetables, pas de machine à laver [...] C’était une époque où avoir des enfants, ça coûtait vraiment un travail dans la vie quotidienne, ça coûtait aux femmes. »
Née dans une famille d’artistes, l’écrivaine a longtemps trouvé difficile d’y faire sa place et de se sentir à la hauteur. « On n’est jamais content de ses parents. Moi, j’aurais voulu avoir des parents obscurs sur lesquels j’aurais fait rayonner mon intelligence, alors que j’ai eu des parents - mon père n’était pas brillant, il était très sauvage - mais, une mère tellement brillante et qui réussissait tout. Je me disais : “C’est même pas la peine de rivaliser, je ne lui viendrait pas à la cheville. ” »
Les débuts littéraires de Benoîte Groult et de sa soeur ont été marqués par la condescendance de la critique. « On nous faisait une place qui n’était pas encore une vraie place littéraire. Je me souviens qu’on a été très vexées par la critique qui, en général, critiquait nos livres à la page “Pour vous Mesdames” et pas à la page “Littérature”. Et il y avait des titres comme « Quand ces dames échangent le plumeau contre le stylo ». Je me souviens... C’est le plumeau qui est fait pour les femmes, le stylo, de temps en temps, elles peuvent le prendre, mais ce n’est pas leur vrai instrument. »
L’écrivaine se remémore ses premières expériences d’écriture. « J’avais toujours tenu un journal, et ça, je le dois à ma mère qui, quand on avait 12 ans, m’a dit, à ma sœur Flora et à moi : “Tous les soirs, mes filles, vous écrivez votre journal et vous vous lavez les dents.” C’étaient deux disciplines. Alors, au fond, on a commencé à écrire très jeunes. Et c’est comme ça que le Journal à quatre mains, deux jeunes filles pendant les cinq ans d’Occupation, était écrit. Quand on a eu 40 ans, une de nous les a retrouvés par hasard et s’est dit : “Mais, dix ans après, c’est intéressant de ressusciter cette époque, et on a publié le Journal à quatre mains.” »
Benoîte Groult revisite ses souvenirs et confie à Stéphan Bureau à quel point la possibilité de faire de la voile avec son mari lui manque. « Déjà, quand on est en forme, la mer vous étrille, elle vous fait vivre des épreuves. Et puis, mon mari n’est plus là, il fallait être deux en mer, quelqu’un à la barre et quelqu’un aux casiers et aux filets. Alors, on formait un équipage. Quand il n’y a plus d’équipage... J’aimerais bien aller faire de l’aviron, mais bon, il faut pouvoir monter en bateau, il faut pouvoir être souple. Enfin, on perd beaucoup de choses. »
Benoîte Groult partage son temps entre la Provence, la Bretagne et Paris. « J’ai mis du temps à m’habituer au Midi, pour moi, c’était vraiment un endroit de touristes... Mais enfin, Hyères est une vraie ville, c’est pas comme Saint-Tropez. Et puis c’est vrai que l’amandier en fleurs au mois de janvier, c’est un peu irrésistible ! »
Benoîte Groult compare sa façon d’écrire à celle de son défunt mari, lui aussi écrivain. « Paul Guimard, mon mari, travaillait de six à huit le matin, et après, il allait au marché, il faisait la cuisine pendant des heures. Et il avait écrit autant que moi dans une journée. Moi, je déchire, je rature, je recommence. Je lui disais : “Tu es une Jaguar et je suis une deux chevaux.” Mais, on arrive au but tous les deux, j’écris des livres beaucoup plus gros que lui. »
En entrevue, l’écrivaine confiait à Stéphan Bureau ses réflexions sur la difficulté de concillier le travail et la famille. Si les tâches domestiques incombant plus souvent qu’autrement aux femmes compliquent parfois leur situation, elle ajoutait ceci : « les enfants sont toujours jaloux de ce que vous faites en dehors d’eux. »
La personnalité de Benoîte Groult s’est en quelque sorte définie en réaction aux attentes de sa mère. « Je me disais : “C’est même pas la peine de rivaliser, je ne lui viendrais pas à la cheville.” [...] Mais en fait, je ne l’ai pas épatée parce qu’elle a eu l’Alzheimer relativement tôt, avant que je sois devenue vraiment quelqu’un dans la vie, et elle a trouvé que j’avais raté ma vie complètement jusque-là. Parce que je nétais pas devenue une artiste tonitruante comme elle. Et puis, je n’avais pas fait un mariage riche comme ma sœur. »