Moderniser le religieux ou sacraliser la Modernité |
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Cette laïcisation n’exclut pas totalement le religieux comme on pourrait le penser, mais au contraire l’enrichit et l’inscrit dans un processus d’évolution dans sa relation avec l’État. Ce dernier, dans sa compréhension westphalienne, est l’héritier légitime de la modernité occidentale depuis « le Siècle des Lumières », et sa légitimité est territoriale et basée sur la laïcité. Du coup, le religieux, de par son discours métaphysique et sa dimension mythologique, a perdu sa centralité, ou pour le moins a reculé de l’espace publique, et il n’a ainsi point de place dans ce paradigme moderniste.
En outre, il paraît évident qu’avant de se réconcilier avec la modernité, le religieux doit opérer une réconciliation interne. Ici le dialogue s’impose et la discorde est menaçante pour la modernité aussi. On observe des modèles de dialogue-confrontation par exemple en Israël avec les « hommes en noir » et les laïcs juifs, ainsi qu’en Iran avec le pouvoir clérical et les rationalistes libéraux, ou les « benladisnistes » et les « talibanistes » d’une part et les « modérés » d’autre part. Ainsi, le succès de cette concordance dépend largement du succès du dialogue entre les adeptes de chaque religion de la famille abrahamique (juifs, chrétiens et musulmans) dans un premier temps, puis du succès de leur dialogue avec la modernité.
Pour ce, plusieurs traits communs aux trois religions monothéistes peuvent être mis en valeur. En effet, les quatre figures « prophétiques » fondatrices, Abraham, Moïse, Jésus et Mahomet symbolisant les piliers intellectuels, culturels et spirituels du religieux, ne sont pas, semble t-il, en désaccord avec les principes de la modernité. Tous ont placé les hommes dans l’histoire, avec un passé, un présent et un avenir, et le plus important est qu’ils ont établi des enseignements, des règles et des lois pour sauvegarder la liberté des hommes et vénérer leur dignité. Certes, cela prend du temps ; comme il est esquissé dans les propos de Halter : « Moïse a mis quarante ans dans le désert pour que, enfin, des petits enfants, des esclaves commencent à comprendre ce que c’est la liberté. La liberté, ce n’est pas seulement ma liberté, c’est aussi la vôtre. Comment pourrais-je être libre dans un monde qui n’est pas libre. » [1] Ceci n’est-il pas un postulat de la modernité ?
Par ailleurs, des maximes et impératifs se retrouvant aussi bien dans le Lévitique [2] par exemple que dans le Nouveau Testament [3] et dans le Coran [4] énoncent l’idée que le mal ne nous vient pas de l’extérieur, mais qu’il est en nous et vient de nous (comme le dit Marek Halter). C’est l’être humain qui est responsable de sa destinée. Alors que toutes les civilisations antérieures pensaient que les calamités venaient de l’extérieur (ajoute Halter), ce qui explique partiellement leur légitimation de la violence envers l’autre. Cette « découverte » monothéiste concernant la question du mal peut servir à réprimer toute bellicosité au nom de la religion, bien que cette découverte soit pour le moment paradoxalement étrangère aux principes prêchés par la religion. Dans cette perspective, le monothéisme devient une appartenance intellectuelle et cultuelle, et son invention même s’avère une émancipation des êtres humains. À bien le comprendre, Mark Halter fait asseoir sa réflexion sur cette perception.
Dans cette même perspective, il fait sortir la femme du silence imposée par la tradition monothéiste. Dans ses réflexions sur la femme, Halter avance que : « dans la Bible (...) il y a un seul endroit où la femme parle, c’est Le cantique des cantiques, c’est l’échange de lettres entre un roi - on pense le roi Salomon - et son amour, une bergère noire : « Je suis noire et belle, filles de Jérusalem ». Ou : « On a confisqué aussi la parole aux femmes dans les Évangiles. On en parle beaucoup des femmes. Il y en a plein. Dès que Jésus fait un pas, il y a que des femmes qui le suivent. Mais, on ne les entend pas » [5]
Or, dans les sociétés traditionnelles (musulmanes entre autres), la condition de la femme n’égale point celle de son homologue occidentale. C’est au nom de la religion qu’on organise la communauté en fonction de la dissociation des sexes, cantonnant la femme dans un rôle de servitude. Cette infériorité de la femme, poussée au paroxysme dans le système patriarcal, vient-elle des préceptes religieux ? Ou des interprétations du texte sacré, parfois erronées et servant de support à l’idéologie dominante ?
Ces différentes questions concernant la femme constituent la pierre angulaire de la controverse (doctrinale certes, mais fréquemment politisée) entre traditionalistes et modernistes dans les espaces foncièrement religieux. En effet, les lectures sont nombreuses, parfois contradictoires, mais la majorité d’entre elles puisent leurs sources dans les textes sacrés, qui demeurent en grande partie le référentiel avec lequel il faut composer. D’où cette opposition entre tradition et modernité, qui trouve un terrain fertile dans cet espace oriental où la tradition règne encore et où elle est toujours ancrée dans les cœurs et les âmes.
Halter, en aidant un groupe de jeunes musulmanes à constituer un mouvement « Ni putes ni soumises » en France, « ... en voyant leur lutte, qui est une lutte dure au sein de leur propre société parce qu’elles ne veulent pas se détacher de leur société, elles se disent arabes, musulmanes... Elles ne veulent pas nier, ni gommer leurs propres traditions, mais elles veulent que la société évolue. Je me suis dit qu’au fond, toutes ces femmes à travers le monde, ce qui leur manque, ce sont les repères historiques, pouvoir s’appuyer sur quelque chose. Ce point d’appui, elles ne l’ont pas. Les Juives religieuses (...) dans le milieu religieux, c’est pareil, la femme non plus n’a pas aucun droit, elle peut être répudiée du jour au lendemain... » [6], ceci atteste de son appartenance à cet humanisme universel, guère loin de l’humanisme de l’islam dans ses siècles de lumières. C’est un exercice de la raison responsable et un regard ouvert de l’homme porté sur l’homme, comme le dit le penseur arabe Mohamed Arkoun, et qui grâce à une relecture des textes sacrés, est capable de donner à la femme, vecteur de la modernité, sa plénitude.
Notes:[1] Interview de Marek Halter, chapitre 2.
[2] « Lorsque quelqu’un, parlant à la légère, jure de faire du mal ou du bien, et que, ne l’ayant pas remarqué d’abord, il s’en aperçoive plus tard, il en sera coupable. » Lévitique 5.4
[3] Saint Paul écrit à ce sujet : « Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n’est plus moi qui le fais, c’est le péché qui habite en moi » (Romains 7,19-20).
[4] « Or, ils ne le souhaiteront jamais, sachant tout le mal qu’ils ont perpétré de leurs mains. Et Allah connaît bien les injustes » (La Vache, 94).
[5] Interview, chapitre 2.
[6] Interview, chapitre 2.
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